Yves Saint Laurent

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La « norme mâle » côté vestimentaire, il en a bousculé les codes dès la fin des années 1950, anticipant le mouvement de libération des femmes. « La virilité n’est pas plus liée à la flanelle grise ou à l’épaule débordante que la femme ne l’est à la gorge pigeonnante. Je pense que le temps des femmes-poupées et des hommes dominateurs est révolu. Les hommes n’ont plus besoin de taper les épaules et de friser leur moustache pour faire croire qu’ils sont des hommes. » [1] Ainsi, avec la robe-pantalon, le caban, le smoking…, Y. Saint Laurent fait passer le vestiaire masculin sur le corps des femmes. Mais l’artiste couturier ne s’adresse pas à un « mouvement », à un « parti des femmes », il touche l’individu et son œuvre dépasse ces débats d’époque. La chemise, d’ailleurs, sera rendue aux hommes. Le couturier, avec des gilets de Brummel, des jabots, des collerettes… entraîne par la suite les femmes sur des terrains plus sulfureux, jusque-là réservés aux garçonnes et aux dandys. Y. Saint Laurent s’intéresse au corps, au nu, à la silhouette, aux mouvements, aux gestes. Il imagine et crée directement à partir du corps féminin. Le drapant de tissu, il se laisse inspirer par la façon dont le corps va bouger avec… Il « féminise le tissu ». Son combat est celui de la beauté, sa recherche : l’« état de grâce » [2].

L’art d’Y. Saint Laurent est né des « fantômes esthétiques » dont il souffre depuis l’enfance. À l’instar de Marcel Proust, il se sent appartenir à « la magnifique et lamentable famille des nerveux […] Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour les lui donner. [3]» En effet, l’art d’Y. Saint Laurent « contre le réel de la ségrégation qui nous vient de l’universel » [4].

À sa naissance, Yves Mathieu-Saint-Laurent est regardé comme « le Bon Dieu ». Sa mère, Lucienne, avait dit oui à Charles Mathieu-Saint-Laurent, qu’elle trouvait « très beau ». La famille, bourgeoise et aisée, vit à Oran en Algérie. Le père du petit Yves s’absente beaucoup pour son travail. Lucienne est libre, coquette et adore sortir, aller « de beautés en beautés ». Yves est « son petit filou » qui souvent se cache pour la voir danser et s’en trouve « ravi ».

Y. Saint Laurent ne parvient pas à être le garçon qui satisferait son père, la tenue phallique lui fait défaut. Angoissé, le lien aux autres est difficile. Son père parle avec pudeur d’un enfant timide, mais il sait que son fils est fragile et va discrètement le protéger. Enfant roi chez lui, ou martyrisé à l’école, Y. Saint Laurent est l’objet de la jouissance de l’autre. Son génie créatif lui permet de récupérer un lien à l’autre plus vivant. « J’avais une vie terrible en classe et le soir, quand j’arrivais à la maison, j’étais la liberté même. Plus rien ne pesait sur moi. Je ne pensais qu’à mes pantins, qu’à mes marionnettes, que j’habillais suivant des pièces que j’avais vues, comme L’Aigle à deux têtes. [5]» Le jeune Yves découpe des silhouettes dans du carton, les habille et les anime. Invisible derrière son « Illustre Théâtre », il captive son public. Plus tard, c’est au lieu de sa terre natale qu’il trouvera l’inspiration pour ses lignes de modes.

Dans son exil, dans sa difficulté à interagir avec le monde, le dessin et la création font suppléance et atteignent le désir de l’Autre. Les mères d’Oran lui demandent des portraits d’elles ou de leurs enfants ; il dessine les robes de ses sœurs… Son art va rencontrer son époque. À l’adolescence, Paris devient l’espoir du refuge avec la certitude de la gloire et d’un nom. « Un jour j’aurai mon nom en lettres de feu sur les Champs-Élysées. » [6] Son nom, il en avait déjà retiré les traits d’union. À vingt et un ans, quand sa prédiction se réalise au moment où, hors des chemins académiques, il est choisi par Christian Dior comme son successeur à la plus grande maison de couture du monde, il fait disparaître « Mathieu » entre Yves et Saint Laurent. Peu de temps auparavant, il avait commencé à écrire l’histoire de son héroïne, La Vilaine Lulu .

Mais Y. Saint Laurent ne peut tenir seul. La guerre en Algérie le pousse sous les drapeaux. Cet insupportable le fait basculer, il est hospitalisé au Val de Grâce et perd sa place chez Dior. À l’instar de son père, c’est son compagnon Pierre Bergé, le bien nommé pourrait-on dire, qui devient son protecteur. La relation d’amour devient professionnelle. Y. Saint Laurent sait dessiner des robes hors de prix, mais ne connaît rien aux questions financières d’une entreprise et ne peut faire sans un partenaire qui assure ce lien à la réalité. C’est ce nouage qui permet de faire tenir la suppléance, car « Il y a une dynamique des nœuds. » nous dit Lacan, « Ça sert à rien, mais ça serre. Enfin, ça peut serrer, sinon servir. » [7] 

[1] Benaïm L., Yves Saint Laurent, Grasset, 2020, p. 291.
[2] Journal du Dimanche, 4 juin 2000. Interview d’Yves Saint Laurent par Florence de Monza.
[3] Saint Laurent Y., Conférence de presse du 7 janvier 2002.
[4] Biagi-Chai F., « La psychanalyse adossée au sinthome », LOM du jour, 30 mai 2021, publication en ligne. https://journees.causefreudienne.org/la-psychanalyse-adossee-au-sinthome/
[5] Benaïm L., Yves Saint Laurent, op. cit., p. 734.
[6] Ibid., p. 29.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 81.