L’Un, le tout et le reste

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Partons du jeu de mot lacanien de norme mâle [1]. Mâle, le terme nous renvoie au côté gauche du tableau des formules de la sexuation : pour tout x, phi de x. Les dits mâles sont donc tous pareils, ils se rangent dans un ensemble fermé qui tient par l’existence d’un qui s’en exclut. Puisque la norme mâle est du côté du pour tout, posons que le rêve de savoir absolu, relève du régime mâle de la sexuation. Le vœu de produire un système de savoir clos sur lui-même, relève de la jouissance mâle. Posons que ce vœu se heurte à un impossible.

Pour l’illustrer, prenons la fiction littéraire. Dans deux contes, « La Bibliothèque de Babel » (1941) et « Le livre de sable » (1975), Jorge Luis Borges évoque ce songe d’un Autre du savoir absolu. Dans le premier récit, le narrateur, bibliothécaire, rêve de trouver le livre qui lui livrerait l’étendue du savoir universel. Ce livre qui, dans le conte, contiendrait tous les livres, serait circulaire et cyclique, sans début ni fin. On y trouverait « Tout : l’histoire minutieuse de l’avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l’évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le récit véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres ; le traité que Bède put écrire (et n’écrivit pas) sur la mythologie des Saxons, ainsi que les livres perdus de Tacite. » [2]

Ce livre cyclique, au fondement duquel préside la fonction logique de l’auto-inclusion – le livre contient tous les livres et il est en même temps l’un des livres qu’il contient – ouvrirait à la possibilité d’un savoir qui se saurait lui-même. Il existerait un Autre de l’Autre. Pour autant, dans la fiction borgésienne, un tel livre reste introuvable. Le vœu de totaliser le savoir est rendu impossible.

Dans « Le livre de sable », un pas est franchi : le livre circulaire existe, et il est trouvé. Il est dit livre de sable « parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin » [3]. Le narrateur du récit, en l’ouvrant, constate que des pages jaillissent entre la première page et la couverture. Le livre est infini : « Cela n’est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n’est la première, aucune n’est la dernière. » [4]

Le narrateur, bientôt saisi d’effroi, veut se séparer de cet « objet de cauchemar », de cette « chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité »[5]. Ancien bibliothécaire, il sait que la meilleure façon de perdre un livre est de l’abandonner sur l’un des rayonnages d’une bibliothèque. Un livre qui n’est ni répertorié ni rangé à sa place est un livre perdu. Dans les sous-sols de la Bibliothèque nationale où il a jadis travaillé, sont conservés les périodiques et les cartes. C’est là que, profitant de l’inattention des employés, il dépose le livre de sable. Ainsi oublié parmi les milliers d’ouvrages, le livre Un qui contient tous les autres est perdu tout en étant là, venant faire trou dans le savoir. Le savoir absolu est rejeté en un lieu inatteignable.

Borges montre que, s’il existait, le savoir total serait un monstre. Le Tout de la norme mâle frise le cauchemar. Borges montre que la volonté de totaliser le savoir crée du rebut. Ses deux contes pointent aussi que la volonté de rejoindre l’entièreté du savoir est un fantasme. Qu’à vouloir embrasser le tout du savoir, on produit un reste, ce qu’énonce par ailleurs Lacan dans le Séminaire XVI : « À force de vouloir considérer comme clos un discours non achevé […], on produit des effets de déchet. » [6]

Le rêve d’un savoir complet et consistant ressortit au mode de jouir phallique. Vœu impossible, car la barre sur l’Autre est de structure. À vouloir le tout, on se heurte au trou.

[1] Lacan J., « Entretien à la télévision belge » avec Françoise Wolff portant sur Les grandes questions de la psychanalyse. MK2 vidéo : Jacques Lacan. Conférence de Louvain suivie d’un entretien avec Françoise Wolff.

[2] Borges J.-L., Œuvres complètes, tome 1, Paris, Gallimard, 2010, p. 494.

[3] Borges J.-L., Œuvres complètes, tome 2, Paris, Gallimard, 2010, p. 552.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 554.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 210.