Malades de la norme mâle

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Une chanson du groupe IAM, Je danse le mia, évoquait en 1993, non sans parodie, les nuits marseillaises. Entre chaîne en or et bagues qui brillent, l’univers masculin dépeint est clinquant :

« Au début des années 80, je me souviens des soirées
Où l’ambiance était chaude et les mecs rentraient
Stan Smith aux pieds, le regard froid
Ils scrutaient la salle de trois-quart en cuir roulé autour du bras
Ray Ban sur la tête, survêtement Tacchini
Pour les plus classes des mocassins Nébuloni »

La parade masculine, avec sa démonstration de virilité brillante, en un certain point touche à la mascarade. Car, avec son lot d’objets qui en imposent, ne vient-elle pas trahir le rien qu’il y a derrière ? Parade-mascarade, voilà de quoi faire voler en éclat les genres. Jacques-Alain Miller dans son cours « Les us du laps », dit : « toutes les virilités démonstratives […] tous les signes emphatiques de la virilité ont un effet féminisant. […] l’attrape-regard de la virilité emphatique […] prend le caractère de mascarade. » [1]

Virilité hantée

Des hommes ont eu à pâtir du stéréotype de virilité-parade du garçon qui fait les fiers-à-bras et roule des mécaniques. Aujourd’hui ils en parlent. Eddy de Pretto [2] chante une possible masculinité qui ne répondrait pas aux clichés de genre. Kid dénonce ainsi le cliché d’une virilité hantée par l’idée de ne pas passer pour une fille, la parade virile semblant venir servir de défense contre le féminin :

« Tu seras viril mon kid, je n’veux voir aucune once féminine
[…]
Tu seras viril mon kid, tu brilleras par ta force physiqu
Ton allure dominante, ta posture de caïd
Et ton sexe triomphant pour mépriser les faibles
Tu jouiras de ta rude étincelle »

Le chanteur a souffert, comme il le dit, de cette « virilité abusive », lui qui jouait aux durs en bas de l’immeuble pour faire comme les copains et, sitôt rentré dans sa chambre, jouait à la poupée.

Malades de la norme

Dans sa chanson Normal, Eddy de Pretto dit : « Je suis complètement normal, complètement banal / Je suis complètement normal, je suis con, tellement malade ». C’est bien de cela dont il s’agit : malade de la norme. Le masculin dénoncé est celui qui fait l’affiche d’une force brillante – qui frise la paillette. L’enjeu est le paraître. L’homme, qui a le phallus, est poussé à le montrer, pointe le chanteur. Cette démonstration qu’il l’a, définit la parade. Mais, souligne Lacan, « l’homme n’est jamais viril que par une série indéfinie de procurations, qui lui viennent de tous ses ancêtres mâles, en passant par l’ancêtre direct » [3]. C’est une parade qui s’exerce sur fond de ce qu’il n’a pas. Ainsi Lacan conclut-il : « Ce dont il s’agit pour l’homme selon la définition même de l’amour, donner ce qu’on n’a pas, c’est de donner ce qu’il n’a pas, le phallus, à un être qui ne l’est pas. » [4] À parader tant et plus, le sujet ne fait que mettre en valeur ce qu’il n’a pas.

Quant à l’historien et écrivain Ivan Jablonka, dans des travaux entre autobiographie et sociohistoire, il s’attache à étudier ce qu’il nomme garçonnité ainsi que les signes extérieurs du genre qui ont marqué sa génération. Lui se situe entre fille-garçon et garçon-fille [5].

Moi, moi, moi

Une expression de Lacan cerne autrement l’enjeu : norme mâle. Ces clichés du masculin aujourd’hui dénoncés comme abusifs ne répondent qu’à des normes sociales. Ces normes, qui visent à prescrire le normal, viennent en lieu et place de la norme sexuelle qu’il n’y a pas : « Il y a des normes sociales faute de toute norme sexuelle, voilà ce que dit Freud. » [6]

Des hommes, ainsi, dénoncent la virilité-cliché, entre humour et gravité. Ils dénoncent les stéréotypes de genre qui peuvent rendre malade plus d’un, et c’est tant mieux qu’ils le disent. Mais avec le genre, on reste au niveau du moi. Moi-homme, dit I. Jablonka. À ne se situer que sur ce terrain, on risque de rester captif et de l’imaginaire qu’il comporte et de la norme mâle qui le sous-tend. Tout en restant ignorant de son mode de jouir singulier, qui est une autre affaire, étrangère, celle-ci, aux jeux de la parade.

 

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », cours prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, in Marret-Maleval S., Boileau N.-P., Zebrowski C., Corpelet D. (s/dir.), Duras avec Lacan, Paris, éditions Michèle, 2021, p. 58.
[2] Ce jeune chanteur, issu de la banlieue de Créteil, s’est fait connaître avec son premier album, Cure, sorti en 2018. Il sort un second album, À tous les bâtards, dédié à tous ceux qui se vivent rejetés de la norme, qui se sente à côté ou bizarres.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte édité par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 351.
[4] Ibid.
[5] Ivan Jablonka, historien et écrivain, a écrit Laëtitia ou la fin des hommes (prix Médicis en 2016) et Un garçon comme vous et moi au Seuil (2021). Cf. « Ivan Jablonka, à la frontière entre le masculin et le féminin », émission du 18 janvier 2021, disponible sur le site de France Culture, franceculture.fr.
[6] Lacan J., « Déclaration sur France Culture en 1973 », texte paru dans Le Coq-Héron, 1974, no 46/47, p. 3-8.