Parades

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Le ramier roucoule. Le moineau pépie. Caquette la poule. Jacasse la pie. Le chameau blatère. Et le hibou hue. Râle la panthère. Et craque la grue. Toi, toi, toi. Toi. Sois belle et tais-toi [1].

Chez la plupart des oiseaux, le mâle chante pour attirer la femelle. La « parade nuptiale » est composée d’une série de mouvements stéréotypés : tourner sur lui-même en gonflant les plumes ou balayer le sol avec la queue déployée. Les insectes et les poissons arborent des couleurs, des miroitements, certains confectionnent des objets brillants pour attirer le partenaire. En ce qui concerne les mammifères, le combat est central dans la parade, ils marquent leur territoire et tournent pour montrer leur puissance. Ça gigote, ça se trémousse, ça frétille et à la fin, indéfectiblement survient l’accouplement. « Ils ont l’air de baiser d’une manière bien polie » [2] note Lacan. « une fixité où s’avère la non-présence du signifiant »[3]  rend la parade décryptable. Chez les animaux « Il y a toutes sortes d’approches charmantes, et puis ça a l’air de tourner rond jusqu’à la fin. Il n’y a pas d’apparence (…) ni de viols, ni non plus de toutes ces complications, tout ce baratin qu’on fait autour. Ça se passe chez eux d’une façon pour tout dire civilisée. » [4] L’union sexuelle fonctionne parce qu’il ne s’agit « que du signe » [5] . « Fais-moi cygne » [6], ironise Lacan en faisant référence à Zeus transformé en inoffensif cygne pour séduire Léda et se cacher de sa jalouse femme.

À l’inverse, pour les parlêtres, les modalités d’approche font des « drames » [7]  : « Tu n’as pas compris », « encore », « arrête », « malgré le fait que je te dis une chose, je veux une autre », « si tu ne portes pas tel bout de tissu, je ne bande pas », « pas d’orgasme avec un bavard », « pas de oui, s’il ne dit pas qu’il m’aime » et tutti quanti. Pour ces oiseaux rares que sont les êtres parlants les choses s’avèrent toujours plus complexes d’être affectées par le langage.

Lalangue s’aime le trouble

Les parlêtres causent, alors imbroglio, tromperie, embrouillamini. Ce « chancre qu’est le langage » [8] condamne les êtres parlants au malentendu produit par lalangue. Pas de parade codée, le paradoxe de la sexualité est qu’il y a des relations sexuelles mais cela ne fait pas rapport entre les êtres parlants. « Enjolivement romantique » [9] à la française ? « Nihilisme européen » [10] ? Non, « il n’y a pas de rapport sexuel. C’est le fondement de la psychanalyse » [11]. N’en déplaise aux militants du impossible is nothing.

L’éléphant barète, la jument hennit. Hulule la chouette. Bêle la brebis. Le crapaud croasse. Piaule le poulet. Le corbeau croasse. Cajole le geais. Toi, toi, toi. Toi. Sois belle et tais-toi.

Le p’tit scénario

Du fait que les parlêtres sont frappés (boum) par lalangue, il y a perte (crac), il y a du manque (paf), il y a du ratage (zut). Ne voulant rien savoir de ce manque les êtres parlants font un montage de toutes pièces qui s’appelle le fantasme : petit scénario qui, prenant appui sur l’objet a condensateur de jouissance et pièce exquise de l’appareillage, vient combler ce qui ne fait pas rapport. Le fantasme est une sorte d’engin avec sa mécanique bien huilée qui sert à combler la castration (clac).

Le fantasme sert à obturer le manque, par conséquent il est toujours phallique. La parade est toujours parade virile. « Le fantasme est […] machine à viriliser les êtres parlants, mâles ou femelles. » [12] La parade est une manière de soutenir le scénario de jouissance en lui donnant une fixité.

Des fams et des homs

Ce qui s’entend sur les divans nous permet de constater qu’il n’y a pas de réponse automatique ou évidente, chez une femme, au geste d’un mâle qui joue trop le mâl(in). Un homme qui se prend pour un homme peut offenser, vexer ou forcer à l’occasion. Un mec qui « fait l’homme », qui prend sa parade masculine trop au sérieux, est-il celui qui rêve de toutes les satisfaire ? Croit-il savoir ce qu’elles veulent ? Faire l’homme est-il devenu ringard au XXIe siècle, voire punissable ? 

L’expérience analytique nous enseigne jusqu’à quel point un certain nombre d’hommes sont embarrassés avec cette question, l’impuissance guette, la solitude aussi, ladite « misère sexuelle » [13]  qui peut amener certains à détester les femmes parce qu’elles ne les « choisissent pas ». Elles veulent des hommes « déconstruits », c’est-à-dire des hommes qui ne font pas appel à la parade phallique. La pénétration aux oubliettes !

Que pouvons-nous dire de ces charmantes dames qui « font l’homme » [14] comme réponse à la question féminine ? Une analysante parlant de son embrouille amoureuse dit sur le divan : « j’étais avec un autre homme ». Un autre ? L’équivoque résonne. En effet, elle « fait l’homme » pour échapper à ce qui, dans l’amour, peut amener à se sentir dépourvue. Dans le tiraillement entre avoir et être, le choix de la parade virile chez une femme est une porte de sortie, qui… ne l’amène pas très loin.

Parades de virilité, semblants virils

 Derrière la norme mâle se cache le scandale lacanien « La femme n’existe pas ». La parade virile est une manière de combler le manque. Les petites voitures pour les garçons et les poupées pour les petites filles ? Ce que nous apprend la clinique est loin d’être le rose pour les filles et le bleu pour les garçons. La sophistication des fictions des enfants pour jouer à parader autour de la question de la sexuation est riche en enseignements. Des histoires racontées, des déguisements, des rêves et des cauchemars sont au rendez-vous. Le petit Hans coincé dans le labyrinthe de la phobie à cause du cheval qui, à l’image de son zizi, n’arrête pas de bouger, une petite fille qui cache sous les froufrous de sa robe à paillettes une épée en bois placée là où il faut, un petit garçon à longs cheveux qui, pris pour une fille, baisse son pantalon pour prouver qu’il est un gars et qui est content de se faire rouer de coups comme le reste de ses amis. La liste des singularités est longue…

Une tension apparaît entre semblant et parade. Si la question du fantasme de virilité est à l’horizon de tout sujet qui fait une analyse, il s’agit de destituer, de traverser ce qui pousse du côté du « pour tous » pour arriver à la trouvaille la plus singulière, quitte à ce qu’elle soit moins brillante, moins complète, moins absolue. Le semblant n’est pas « faire semblant », il y a dans le semblant un rapport à l’art de la duperie. Se faire dupe implique de la souplesse, de l’invention et un desserrage des identifications. Le semblant voile le réel, permet un jeu, un va-et-vient, le semblant n’est pas normatif. « Plus dupes de rien, les gens errent » [15] note J.-A. Miller, indication précieuse qui lance un jet de lumière sur des enjeux cruciaux de notre époque.

Le cerf brame, l’âne brait, le lion rugit, cancane la cane, le taureau mugit, le dindon glouglote, et braille le paon, la caille margotte, siffle le serpent. Toi. Toi. Toi. Sois belle et tais-toi.

[1]. Gainsbourg S., « Sois belle et tais-toi », Mon propre rôle I., Éditions Denoël, 1991, p. 48.
[2]. Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », Lacan in Italia. 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 40.
[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2006, p. 215.
[4]. Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », op. cit., p. 41.
[5]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’Un Autre à l’autre, op. cit. p. 213
[6]. Ibid.
[7]. Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », op. cit., p. 41.
[8]. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n° 95, avril 2017, p. 14.
[9]. Marty É., Le sexe des Modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre, Paris, Seuil, 2021, p. 31.
[10]. Ibid.
[11]. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le Moment de conclure », 1977-1978, leçon du 11 avril 1978, inédit.
[12]. Alberti C., « Homme ou homard ? », La Cause du désir, n° 95, p. 33.
[13]. « Le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais » in Houellebecq M., Extension du domaine de la lutte, Nadeau poche, p. 100.
[14]. Lacan J., « L’étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 464
[15]. Miller J.-A., « Docile au trans. », posté le 22 avril 2021 sur le blog La règle du jeu.