Patriarcat up & down

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La loi fonde la société. Ainsi comme l’énonçait Lévi Strauss en 1973, « La prohibition de l’inceste est le fondement de la société humaine. En ce sens, elle est la société. [1] » Mais pourquoi « depuis l’orée des temps historiques » et pendant si longtemps, a-t-on identifié la personne du père « à la figure de la loi [2] » ? Et comment en est-on venu à son déclin ?
L’avatar d’une incarnation paternelle transcendante a en effet débouché sur un type d’organisation sociale dans laquelle les hommes chefs de famille exercent non seulement l’autorité domestique mais aussi l’autorité politique. Le terme patriarcat issu du grec signifie littéralement « le commandement du père ». Lacan a très tôt lancé un coup de pied dans la fourmilière du pater familias si cher au Vatican et aux religions monothéistes. Son enseignement n’a pas été sans conséquence sur son déclin.

From… up

On sait que les toutes premières sociétés étaient matrilinéaires : la seule filiation avérée étant maternelle, les enfants y portaient le nom du clan ou de la tribu de la mère. La communauté scientifique s’accorde sur un premier modèle sociétal favorisant un partage assez équitable de la répartition des pouvoirs entre hommes et femmes. Il a duré des dizaines de millénaires [3] : les amazones sont un mythe, n’en déplaise aux fans de Wonderwoman.
Une première rupture a lieu au cours du néolithique, aux alentours de l’âge de bronze. L’homme sédentarisé, observant les animaux, fait le lien entre acte sexuel et procréation. Il y découvre son rôle biologique. L’organisation sociale s’en trouve peu à peu modifiée. La mère est reléguée à n’être qu’un réceptacle et l’hérédité, celle qui compte, tend à devenir « purement » paternelle. Aristote en théorisera le concept tandis qu’avec la révolution patriarcale, les rites ancestraux de magie sont peu à peu remplacés par l’émergence de religions monothéistes [4]. Au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin est l’héritier d’une double tradition qu’il tente de concilier, celle de la philosophie grecque et celle de la révélation chrétienne, dont il réalise la monumentale synthèse [5]. S’il exclut la discrimination sexuelle, il considère néanmoins que la femme doit être subordonnée à l’homme et gouvernée par lui, pour la plus grande joie de l’Église catholique qui aime l’ordre. C’est que la paternité biologique toujours douteuse – à l’inverse de la maternité jusqu’aux progrès derniers de la science – amène « le génie masculin » à déployer « des trésors d’inventivité pour fabriquer une cosmologie – discours sur l’ordre du monde –, une théologie, une politique, une morale et une biologie des sexes propres à faire de lui le centre du monde [6] ». Le patriarcat tente d’inscrire dans le marbre l’ordre des places sexuées, établit une hiérarchie de genre et de place : père et fils, homme et sous-hommes, maître et esclave. L’inceste étant le « paradigme des paradigmes de la sexuation [7] ». 
Par analogie du pouvoir absolu de Dieu à celui du père de famille, une monarchie de droit divin est instituée en France à la faveur de la guerre de Cent Ans. Elle a duré quelques siècles. Le droit des rois et des pères se supporte donc d’un discours sur le naturel et le divin. Mais « la nature n’existe pas [8] » et Dieu vaque à ses affaires : la conjonction du père et de la loi se révèle forçage…

To… down

On connaît la suite : la révolution en France, le régicide qui est donc « aussi un parricide, répondant aux vœux des lumières de libérer les fils de la tutelle paternelle [9] ». Le passage d’une société de pères à celle de pairs est plus progressif sur le plan juridique : c’est seulement au XXe siècle que les fils et les mères sont émancipés et que l’autorité parentale conjointe remplace la puissance paternelle. En parallèle de cette évolution, les féministes s’emparent du terme patriarcat pour dénoncer une société dans laquelle le pouvoir est principalement détenu par les hommes adultes, de préférence blancs et hétérosexuels, et son corrélat, l’oppression des femmes.
L’apparition des techniques de procréations [10] et les mutations de la famille bouleversent les repères. En 2005, la désacralisation du pouvoir paternel se poursuit par une loi abolissant le terme de nom patronymique pour le remplacer par celui de nom de famille, lequel peut être aussi bien celui de la mère. En quelques décennies, la famille est devenue horizontale, « intégrant une multiplicité des schémas de recomposition et de distribution des places de chacune et chacun, avec ou sans papa [11] ». La décadence de l’imago paternelle dans nos sociétés modernes est consommée.
Les intellectuels français dans les années soixante-dix avaient préparé le terrain, en premier lieu Lacan, Althusser, Bourdieu, Derrida, Foucault… Michel Foucault avait annoncé le passage d’une société fondée sur la loi à celle d’une société fondée sur la norme. Or les normes ne cessent de se transformer au gré du social et du naturel. L’identité de genre ne coïncide évidemment pas avec l’identité naturelle, puisque celle-ci n’existe pas. Judith Butler, quant à elle, et les études universitaires à sa suite, déconstruisent radicalement celle du genre. La dysphorie de genre vient nommer dorénavant le désaccord. La modernité fait éclater les duplicités du sexe et chacun est bousculé par les enjeux qu’offrent les nouvelles possibilités offertes par la science. Car l’offre crée la demande et la demande est versée sur le marché. Plus que jamais se dévoile le désordre symbolique. Nous ne sommes déjà plus à l’orée d’un nouveau monde, nous y sommes…

With Lacan

Nous retiendrons quelques repères à partir desquels penser l’au-delà de la question du père. Évidemment la liste n’est pas exhaustive.
Freud a mis « au centre de sa doctrine le mythe du père [12] ». Pour lui, le père de la horde est celui d’avant l’interdit de l’inceste, celui dont la satisfaction est sans frein. C’est pourquoi « Mythiquement […], le père ne peut être qu’un animal. [13] », dont le totem a des vertus classificatoires pour les fils, comme le montrera plus tard Levi-Strauss. Mais ce faisant, Freud conserve le mythe d’un père primordial puissant, dont la mort organise la société des fils : liés par le crime, ils sont dorénavant soumis à une loi.
Dès le début de son enseignement, Lacan réduit la fonction du père à un nom, le Nom-du-Père qui n’est pas le patronyme mais une instance symbolique dont l’enfant peut faire usage. Le Nom-du-Père, c’est le père mort accédant au statut du signifiant, qui délivre la signification du phallus. Dans l’après-coup se dessine déjà une fonction pouvant être occupée par un autre que le père biologique.
Dans le séminaire X, au-delà de l’interdiction, Lacan fait valoir la fonction sociologique du phallus et de la castration avec sa formule de « société socialisée [14] ». De fait, l’interdit de l’inceste, premier, permet l’échange entre les tribus. Il permet qu’existent le désir et la préférence. Chouette !
Dans le séminaire XI, Lacan quitte les rives de l’Œdipe et de l’interdiction. Il pense une organisation pulsionnelle sans rapport avec la loi et la castration : plus besoin d’introduire du père dans ce montage pulsionnel de bric et de broc, à fleur de peau.
À partir du séminaire XVI, il met l’accent sur la logique du discours et des places qui le déterminent comme lien social.
Ce qui va lui permettre, dans le séminaire XVII, de distinguer le maître du père, à l’envers du discours religieux ou monarchique qui les fait coïncider (les amateurs des séries The Young Pope ou The Crown pourront le constater). Or la place du signifiant maître peut être occupée par d’autres signifiants que par le Nom-du-Père. D’ailleurs ce dernier est un nom et, comme tel, ne renvoie pas à un système combinatoire, a contrario du signifiant.
Dans le séminaire suivant, Lacan fait équivaloir le Nom-du-Père au phallus qui est l’indice de la signification en psychanalyse, sans pourquoi ni raison. Il n’y a que l’hystérique pour en faire un signifiant maître, comme Dora qui rêve qu’une fois son père mort, elle reste seule avec le dictionnaire.
Lacan se moque de l’Œdipe en le réduisant à une père-version. Compte plus que « l’universalité du père », « la singularité de chaque père [15] » et sa singularité, c’est son désir spécial à l’endroit d’une femme. « Supposer le Nom-du-Père, certes, c’est Dieu » comme le remarque Lacan dans le séminaire XXIII. « C’est en cela que la psychanalyse prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir [16] ». Fi du patriarcat et du transcendant ! Dieu a laissé la place au signifiant-maître et à l’objet. 
Mais si le fantasme du père n’est plus, comment dorénavant faire lien ? Quel est ce collectif que nous pourrions espérer ? Le surmoi se révélait déjà derrière le masque du Nom-du-Père [17] et maintenant, plus que jamais, il s’agite méchamment pour nous ordonner de jouir, seul ensemble. Un corps, toujours inopportun, ne se laisse ni normer ni éduquer. Comment l’être parlant peut-il s’arranger avec plus ou moins de bonheur des langues et des pulsions ?
Cette rubrique explorera ce qui concerne chacun : le déclin du patriarcat, les tentatives bien inutiles pour le restaurer, les réponses inventives et/ou surmoïques pour y faire face. Au-delà de l’ironie, il s’agit que chacun soit responsable de l’évolution de la société…

[1] Levi Strauss C., Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, p. 29.
[2] Lacan J., « Discours de Rome », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 133-164.
[3] Badinter E., XY, de l’identité masculine, Paris, Le Livre de poche, 1994.
[4] Aristote, De l’âme, trad. Thillet P., Paris, Folio Essais, 2005.
[5] Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, Paris, Cerf, 1984.
[6] Cazalé O., Le mythe de la virilité, Paris, Robert Lafont, 2017, p. 57.
[7] Marty É., Le sexe des modernes, Pensée du Neutre et théorie du genre, Seuil, Paris, 2021, p. 328.
[8] Regnault F., « Comme un qui veut curer quelque cloaque immonde… », La Cause du désir, n° 103, novembre 2019, propos soufflé par Lacan à F. Regnault, p. 18.
[9] Cazalé O., Le mythe de la virilité, op. cit., p. 409.
[10] À l’inverse de la découverte de l’ovulation qui a permis à l’église de garder son compagnonnage avec le naturel.
[11] Cazalé O., Le mythe de la virilité, op. cit., p. 413.
[12] Lacan J., Des Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005, p. 85.
[13] Ibid., p. 86.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 105.
[15] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-Tout-Seul», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 4 mai 2011, inédit.
[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 136.
[17] Selon l’expression de J.-A. Miller dans la théorie de Turin.