Pourtoutix

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Lacan a pu traduire l’absence de rapport sexuel dans l’espèce humaine « comme une déchirure du réel » [1]. Le phallus est une suppléance qui permet d’inscrire dans la langue le registre de la gravitation sexuelle. À ce propos, dans le Séminaire …Ou pire, Lacan souligne que la bipolarité des valeurs sexuelles homme/femme est reçue dans toutes les langues du monde. Or, aujourd’hui, elle semble de plus en plus à la peine « pour suffisamment supporter, suturer ce qu’il en est du sexe » [2]. Le vocable genre et ses multiples variations non-binaires cisgenre, genre fluide, transgenre etc. pourraient laisser croire qu’il suffirait alors de dépasser la bipolarité des valeurs sexuelles. Il existe d’ailleurs une journée mondiale des pronoms genrés. Initié par les transgenres pour ne pas commettre d’impair et éviter d’être mégenré sur le web, Twitter permet à présent d’exposer ses pronoms d’identité de genre. La vice-présidente des États-Unis Kamala Harris a adopté sur son compte personnel, cette pratique en affichant les siens she/her.

Devant et derrière le mur du langage

Le genre dénote, il est vrai, un nouveau régime articulatoire de la langue quant à la question du sexuel comme l’indique Éric Marty dans son dernier ouvrage Le sexe des Modernes [3]. Signe de la diffraction des valeurs sexuelles, le genre n’indique pourtant qu’un remaniement qui n’est pas plus à même de « supporter, suturer ce qu’il en est du sexe » [4]. Pour la simple raison que demeure le clivage du mur du langage, il ne peut être aboli pour celui qui parle. Lacan le spécifie d’être « quelque chose d’installé devant, […] appelé la parole et langage, et, derrière, ça travaille ». [5] Et d’ajouter qu’il s’en passe des choses devant ce mur : c’est ce qu’on appelle les discours. Derrière, c’est une autre affaire, celle du réel, celle qui concerne la psychanalyse. C’est à cet endroit que Lacan introduit un autre discours, celui de la logique, qui se tient sur ce mur du langage. Y recourir fut le coup de force de Lacan. C’est un repère fondamental apporté par la psychanalyse pour s’orienter non des identités sexuelles mais d’une logique de la sexuation.
Lacan part de là afin de ne pas rester sur l’anecdote de la castration et pour « poser et écrire en mathématique la fonction qui se constitue de ce qu’il existe la jouissance appelée jouissance sexuelle, qui est proprement ce qui fait barrage au rapport sexuel » [6]. C’est écrire ainsi la fonction phallique pour laquelle tout sujet prend valeur de variable x. On peut distinguer la sexuation phallique pour tout x à partir de l’universel côté homme et, côté femme, le pas-toute inscrite dans la loi phallique.
La norme mâle s’écrit par conséquent du côté de tous les hommes, de l’universel. C’est une des modalités du rapport à la jouissance. Une femme peut s’y ranger aussi bien.

Ruine du phallus ?

Que se passe-t-il quand la fonction phallique, chute et avec elle, son pouvoir de signifiance qui ordonne, entraînant à sa suite la fonction paternelle ? Telle une cascade de dominos qui tombent, décline la superbe virile puisque le père ne fait plus pater.
Pour tout x corrélé à la ruine du phallus, cela n’est donc pas sans conséquence sur la subjectivité contemporaine et sur les nouveaux discours qu’elle ne manque pas de faire advenir.
Les discours contemporains se transforment sous l’effet du pour tout x, certes plus si mâle que cela, mais demeurant assurément universalisants. Universalisant car visant à former des ensembles consistants, faisant consister la classe de tous les.
L’écrivain Yvan Jablonka témoigne de la portée de tous les dans l’idéal d’égalité du tous pareils. Évoquant son adolescence, il se souvient qu’il ne se sentait pas « mâle mais beaucoup plus fille que gay » [7], et surtout, qu’en raison de la logique du tous pareils, il devait rester, comme homme, à « sa juste place » et « n’écrire que sur les hommes ». N’est-ce pas là un nouvel arbitrage des discours contemporains favorisant un maître toujours pourvoyeur d’un binarisme sexuel au cœur même de la revendication genrée ?
Les discours afférents à la question du genre sont d’ailleurs vus comme un nouvel état du monde selon Éric Marty dans Le sexe des Modernes [8]. Dans un entretien récent avec lui, J.-A. Miller note que ces discours indiquent le passage de la métaphore paternelle à « la métaphore genrée » [9]. Elle se définit comme « le passage d’un monde centré, hiérarchisé, clos, figé, celui de la différence sexuelle, au monde décentré, étale, illimité et fluide, du gender » [10]. Pour autant, le pour tous ne s’efface pas. Aujourd’hui le discours universitaire se déchire sur cette version nouvelle de la guerre des sexes dont un des noms est la cancel culture ou culture de l’annulation, en français. Sa visée tend ainsi à purifier tous les discours du trop de sens phallique toujours signe d’une domination mâle à expurger.
Un effet contemporain de l’uniformisation du pour tous s’actualise également dans nombre de discours qui édictent des normes, comme tentatives d’objectiver l’être parlant. Ces dits normatifs assènent et performent toujours vers un universel. Contrairement à la loi et à ses nombreuses fictions qui portent à l’interprétation, la norme se caractérise de ne pouvoir s’interpréter, équivoquer. Elle est dans le champ des discours du côté du quelconque, du pour tous, de l’uniformisation, « sorte d’effort d’impersonnalité » [11] pour reprendre une expression de J.-A. Miller, avatars contemporains du savoir absolu. Fi du désir et de la jouissance qui déboussolent le parlêtre. J.-A. Miller nous avertit alors que « plus on vissera la norme plus on paiera le prix par le retour du maître » [12].

Les nouvelles formes du « pour tous »

Les rhétoriques managériales de l’empowerment en donnent un exemple. Ces discours du management de soi, du principe d’autonomisation de tous et de la capacité d’agir de chacun sur son environnement social, professionnel ont peu à peu gagné le champ de la santé mentale et orientent nombres de pratiques institutionnelles. Depuis la crise sanitaire, des formations aux premiers secours en santé mentale (PSSM [13]) venant d’Australie sont mises en place dans quelques universités françaises. Elles proposent un programme dit universel et standardisé pour former à la logique d’empowerment. Des volontaires, tous étudiants, apprennent les premiers gestes de « secouristes en santé mentale » dans le souci de l’autre et sous l’égide du signifiant-maître : responsabilisation. La responsabilisation est ici moins la possibilité de répondre de son désir qu’une conséquence du pour tous des sociétés bâties à partir de l’idéal d’égalité de conditions entre tous. Un impératif : se manager. Pour le dire autrement, les discours normatifs rationalisent l’être parlant dans l’impossibilité de laisser place à la responsabilité subjective toujours singulière. Lacan dit, dans le Séminaire …Ou pire, qu’elle est un savoir, celui de l’inconscient qui ne peut se poser que de la jouissance du sujet.
Ce n’est pas non plus sans tension dans le champ du politique. Les régimes démocratiques sont traversés par des idéaux d’égalités qui consacrent aussi le régime du tous pareils, du tous logés à la même enseigne. Or, l’effet d’homogénéisation du pour tous n’élimine pas le maître qui organise les discours, les liens sociaux des organisations humaines. Il prend couleurs du temps comme on peut le noter dans l’exercice bouffon du pouvoir d’un Donald Trump ou d’un Jair Bolsonaro contrevenant aux normes morales et politiques avec l’appui des algorithmes et de leurs écosystèmes numériques.
Les discours actuels du pour tous disent, sous des formes nouvelles, les effets de normativisation du lien social. L’expérience analytique permet son envers en donnant le primat à ce qui ne peut se collectiviser et qui fait exception chez le parlêtre. C’est cette dimension du primat de l’exception que notre rubrique Pourtoutix explorera jusqu’aux J51 !

[1] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université   Paris VIII, cours du 8 décembre 2004, inédit.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …Ou pire, texte établi par J.-A Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 40.
[3] Marty É., Le sexe des modernes, Paris, Seuil, 2021.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, op. cit., p. 40.
[5] Ibid, p. 76.
[6] Ibid, p. 31.
[7] Rencontre « Je ne serai pas arrivé là si » Yvan Jablonka, le Monde du 11-12 avril 2021
[8] Marty É., Le sexe des modernes, op. cit.
[9] Marty É., Miller J.-A, « Entretien sur “Le sexe des Modernes” », Lacan Quotidien, n o 927, lundi 29 mars 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr), p. 14.
[10] Ibid., p.14.
[11] Miller J.-A, intervention le 18 novembre 2001 à Lille dans le cadre des conférences Citéphilo : « Qu’est-ce que la philosophie ? La réponse de Jacques Lacan »
[12] Miller J.-A, « État de droit et exception », Mental, no 37, juin 2018, p. 150.
[13] Formation en Premiers Secours en Santé Mentale.