La contingence a voulu que je revoie récemment Little Miss Sunshine. Ce film touchant et drôle a aussi pour lui de présenter plusieurs faces du comique tel que Freud et Lacan nous en révèlent les ressorts inconscients. S’il met en scène une famille plutôt dysfonctionnelle, le comique y tient d’abord à l’enflure moïque des trois hommes qui la composent. Le bon grand-père, qui respecte peu les semblants, est à la fois porté sur l’héroïne et amateur de revues porno. Le père (fils du grand-père) a mis au point une méthode de développement personnel censée mener quiconque à la réussite en neuf étapes. L’oncle homosexuel, distingué et cultivé, vient certes de réchapper à une tentative de suicide, mais il se rêve lui aussi – plus discrètement – en éminent chercheur en Littérature et amant proustien. Telles sont les prétentions sur fond desquelles la chute des trois protagonistes va se produire, induisant le rire du spectateur pour autant que, comme le signale Lacan « si quelqu’un nous fait rire quand il tombe simplement par terre, c’est en fonction de son image plus ou moins pompeuse à laquelle nous ne faisions même pas tellement attention auparavant. […] Le rire éclate pour autant que le personnage […] continue dans notre imagination sa démarche apprêtée alors que ce qui le supporte de réel est là planté et répandu par terre1 ».
Un comique de répétition diffracté
Ainsi le père, qui prétend avoir le secret de la réussite et attend des nouvelles de l’éditeur qui doit assurer la publication de son livre (pour le faire accéder au succès que ce livre-même théorise), s’en voit finalement refuser la publication. Ainsi l’oncle, qui est sous le coup d’une rupture amoureuse et qui est passé à côté d’une prestigieuse bourse de recherche, croise son rival (qui a eu la bourse, lui) au bras de son ex-compagnon, et cela alors même qu’il est en train d’acheter des revues porno hétéro pour le compte du grand-père. Ainsi le grand-père s’enfile le rail d’héro de trop et trépasse. Pour être chacun pris dans l’infatuation illusoire d’un moi d’autant plus consistant qu’il est aveugle au réel, aucun des hommes de la famille ne peut réussir pour son propre compte – pas même le fils, adolescent qui a décidé de ne plus parler jusqu’à ce qu’il devienne pilote de chasse. La question se pose tout au long du film de savoir si la petite fille, Olive, arrivera à temps en Californie pour participer au concours de beauté Little Miss Sunshine malgré le retard toujours plus marqué que ces divers ratages occasionnent.
Un point aveugle commun
Voilà en tout cas, cette fine équipe partie pour une traversée des États-Unis dans un van lui aussi dysfonctionnel. Par-delà l’aveuglement de chacun sur son propre compte, il y a un point aveugle commun à tous – y compris la mère qui semble pourtant avoir les pieds sur terre. L’adorable Olive, solaire mais un peu ronde, n’a ni le physique ni les manières d’une petite Miss et la préparation de son show pour le concours a été supervisée par le grand-père. Chacun semble ainsi ignorer tout à la fois l’existence des codes qui régissent les concours de Miss et que le grand-père est la dernière personne à pouvoir les apprécier et à s’y soumettre. Voici donc la famille d’Olive courant sans le savoir vers la Californie comme à sa perte. Dès lors, la comparaison ne peut manquer de se produire pour le spectateur entre sa propre famille dysfonctionnelle et celle d’Olive. Or le comique, note Freud, est toujours le « résultat d’une comparaison2 » entre celui dont on rit et le moi du rieur. Et celle-ci se fait nécessairement à l’avantage du rieur.
Un désir en berne
La famille qui accompagne Olive jusqu’au concours est ainsi à la fois moteur et frein du trajet subjectif que le road movie métaphorise. Sa course est sans cesse freinée par les conséquences du fantasme débridé qui organise les symptômes de chacun. Le comique en l’espèce, nait « du rapport de l’action au désir, et de son échec fondamental à le rejoindre3 ». Pour chacun des personnages en effet, la mise en jeu du désir est bien aussi visible ou suggérée, qui accentue le comique des situations où il est engagé. Pour le grand-père, sa consommation sans voile de drogue et de porno met en évidence la recherche addictive d’un sentiment de puissance phallique sans en payer le prix. Pour le père, son rêve de réussite sociale passant par la mise au point d’une méthode de coaching à laquelle il croit d’autant plus qu’elle n’a pas fait l’épreuve de la réalité, laisse dans l’ombre l’impasse sur le désir pour sa femme – deux disputes entre eux nous en donnent l’idée. Le père longtemps imperturbable est très manifestement occupé à réussir comme homme ailleurs que dans son couple. Pour l’oncle, l’impasse sur le désir apparait articulée à une rupture qui l’a poussé au suicide, c’est-à-dire au renoncement, mais elle se révèle franchement lorsqu’il tente de se dérober au regard du couple dorénavant formé par son ex et par son rival, revues porno du grand-père à la main. Le quiproquo que la scène occasionne nous laisse deviner ce que son ex voit : le distingué dandy est tombé si bas qu’il a changé d’objet de jouissance et se repaît dorénavant des seins démesurés exhibés sur papier glacé. Pour le fils encore, parce que son rêve de devenir pilote et le mutisme qui l’accompagne le tient à l’abri des jeunes-filles – véritable enjeu qu’il fuit tout en faisant de la gonflette –, la première scène où il apparaît nous le présente ainsi tout occupé à bander ses biceps.
Little Miss = phallus
Mais le phallus familial, c’est Olive qui l’incarne potentiellement pour autant qu’elle doit participer au concours de beauté. L’agalma de la petite fille que le concours doit estampiller, devrait faire d’elle l’exception propulsée à la place du « winner » qui fuit manifestement tous les autres membres de la famille. Seulement voilà, la chorégraphie que le grand-père a mise au point pour son show fait si bien appel aux codes du porno qu’elle flirte avec l’obscénité. Si sa chorégraphie ne viole pas la pudeur du spectateur, c’est que son jeune âge et sa naïveté affichée créent un contraste irrésistiblement comique avec la précision de ses mouvements qui esquissent un striptease expert, sous l’œil médusé du public indigné, jouant les vierges effarouchées. Le public est d’ailleurs là pour représenter « le bon sens, qui par-dessus le marché se tient pour le sens commun » et dont Lacan peut dire que « c’est le sommet du comique4 ».
Chacun dans son couloir
La pluralité des modes de jouir de ces personnages aux aspirations disparates et aux symptômes carabinés fait rire lui aussi. On rit alors du non-rapport entre les membres de cette famille aux délires incompatibles et qui semblent voués à maintenir chacun de ses membres dans son propre couloir sans jamais rencontrer les autres. À cet égard, Jacques-Alain Miller note que si Lacan « peut continuer de dire, avec d’autres coordonnées que phalliques […], que la vie est comique », c’est que « chacun est là avec son délire5 ». Little Miss Sunshine en fait la démonstration éclatante.
C’est pourtant dans la visée de ce concours de Miss que la famille s’avèrera fonctionner malgré, ou plutôt grâce à ses dysfonctionnements. N’écoutant que leur cœur, ceux qui ont mené Olive à ce fiasco – ou n’ont su l’empêcher – montent finalement sur scène pour danser avec elle, et assumer la honte qui leur échoit à eux aussi en cet instant. Voici donc la famille tout entière n’hésitant pas à se ridiculiser avec elle, mais ridiculisant du même mouvement et plus radicalement, le jury et le public de ces concours dont le mauvais goût et la petitesse morale apparaissent alors d’autant plus accentués qu’ils poussent des hauts cris. L’histoire s’achève ainsi quand on ne rit plus tant de la famille d’Olive que du public ainsi ébranlé dans ses petites certitudes. Et si on ne rit plus de la famille d’Olive mais avec elle, c’est que pour la première fois, chacun des personnages (et tous ensemble) se fait responsable des conséquences de son délire.