Qui fait l’ange fait la bête

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Que cache l’acronyme aux allures angéliques « SERAFIN-PH » adressé aux établissements médico-sociaux (EMS) ? Quel Dieu, quel maître est censé protéger cette création ? Il s’agit d’une réforme qui vise à régler le problème des budgets des EMS sous le nom de « Services et Établissements : Réforme pour une Adéquation des Financements aux parcours des Personnes Handicapées ». Si cet acronyme est laborieux, il a cependant le mérite de ne pas cacher ses intentions. Pour améliorer le financement, la réforme vise à « mieux donner l’argent » [1] en créant des nomenclatures. Elles sont désignées sous la forme d’un dictionnaire, mais contrairement à ce dernier, chaque terme ne renvoie pas à un autre. L’intention affichée est de répondre à une triple exigence : la non-ambiguïté des définitions, l’exhaustivité des composantes et l’exclusivité de ces composantes les unes par rapport aux autres [2]. Ce document a pour vocation : « la mise en place de deux nomenclatures (outil de description partagée) de besoins et de prestations, qui permettront à tous d’utiliser un langage commun. » [3]

On peut y voir un effet de l’uniformisation qui s’actualise dans les discours et qui édictent des normes qui ont pour conséquence d’objectiver l’être parlant. Mais comment créer des groupes homogènes d’« usagers » des EMS alors que leur façon atypique d’être au monde et qui les réunit dans les institutions s’instaure de leur singularité symptomatique ?

La réponse : réduire ces « usagers » à leurs besoins définis à partir du manque induit par le handicap. Exit la demande au risque du désir, exit le risque de déception.

Que dire de l’effet de cette conception du soin sur les jeunes psychotiques pour lesquels la demande est par définition court-circuitée et qui ont affaire à un Autre persécuteur ?

Cette nomenclature se veut au plus près de la réalité. Ainsi par exemple, le besoin d’uriner est au même niveau que le besoin de la reproduction : appareil génito-urinaire oblige ! Quant aux « besoins psychiques », ils sont logiquement inclus dans les « besoins cérébraux » : « Fonctions de l’énergie et des pulsions : fonctions mentales générales des mécanismes physiologiques et psychologiques qui poussent l’individu à aller de l’avant avec persistance pour répondre à des besoins spécifiques et atteindre des buts généraux. » [4] L’aspect nébuleux du besoin psychique est l’expression d’une novlangue sanitaire qui tourne à vide.

La codification chiffrée permet d’établir tarifs et financement par l’organisme tuteur débiteur qui est le véritable chef d’orchestre de cette réforme. La deuxième nomenclature est dédiée aux propositions d’accompagnement intitulée « prestation ». À chaque type d’institution son outil pour parvenir à retracer au plus près l’activité quotidienne des usagers et des prestataires. Par exemple, en ITEP (Institut Thérapeutique et Pédagogique), le logiciel permet de répondre aux exigences des tutelles mais possède aussi une option spécifique afin d’inclure la case « temps informel » pour valoriser le travail en comptabilisant ces moments informels : croiser un partenaire professionnel, discuter avec lui de la situation d’un usager. Nous devrions donc avec un peu d’entrainement réussir à réaliser une carte grandeur nature des pratiques institutionnelles !

Quelle adhésion vont susciter les injonctions de Serafin-ph avec ses signifiants hors sens car qui fait l’ange fait la bête ? Mais surtout combien de temps faudra-t-il pour que cette exigence du tout codifiable finisse par subvertir nos pratiques ?

En effet, à chasser l’incomplétude, on sombre inéluctablement dans l’inconsistance. Jusqu’à présent, il y avait des mots qui permettaient à cette incomplétude d’exister. Certains enfants étaient justement désignés « incasables » et leurs symptômes leur donnaient une position qui avaient pour effet de délimiter et d’interroger les contours même du travail institutionnel. En s’en excluant, ils en révélaient les incohérences, les faiblesses mais ils en donnaient aussi la forme. Cela poussait les travailleurs médicosociaux à faire ce trajet nécessaire de l’impuissance à l’impossible pour pouvoir admettre que « tous » n’ont pas le même besoin.

Gardons, comme exemplaire et comme orientation, leurs façons de se positionner : faire exception et/ou trouer ce nouveau mode d’évaluation.

[1] https://www.cnsa.fr/quest-ce-que-la-reforme-serafin-ph

[2] https://handicap.gouv.fr/IMG/pdf/nomenclatures_serafinph_2018_vf.pdf

[3] https://handicap.gouv.fr/les-aides-et-les-prestations/reforme-de-la-tarification-des-etablissements-de-service

[4] https://handicap.gouv.fr/IMG/pdf/nomenclatures_serafinph_2018_vf.pdf