S’aimer, ou pas

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Dans un roman écrit en 1989, Nathalie Sarraute interrogeait la propension que certains ont à s’aimer eux-mêmes, tandis que d’autres en éprouvent l’impossibilité. Déclinant ces deux écueils de l’existence dans un dialogue anonyme et polyphonique, c’est un aspect du thème de nos journées – Je suis ce que je dis – auquel elle donne un relief, une interprétation particulière. Une partition semble ainsi schématiquement pouvoir se dégager de ce livre au titre évocateur, Tu ne t’aimes pas : ceux qui s’aiment sont ce qu’ils disent, et ceux qui ne s’aiment pas ne sont pas ce qu’ils disent. Mieux : ces derniers ne peuvent pas dire ce qu’ils sont, ni prononcer des phrases du type : « Et quand je m’observe, je vois toujours en moi… vous voyez, c’est assez complexe, il y a deux hommes en moi, je suis tantôt l’un, tantôt l’autre, pas les deux à la fois… je tiens ça de mon grand-père, il disait toujours : “il y a en moi un moine et un banquier” »… Pour ceux qui ne s’aiment pas, cette dualité molle érigée en complexité est, en outre, « bien peu[1] ».

Si le monde et les communautés qui le forment étaient répartis de la sorte, avec ces deux types d’individus, nous aurions, à suivre Nathalie Sarraute, d’un côté des « statues », et de l’autre des « bonhommes de neige ». Car celui qui s’aime se fait « statue de lui-même qu’il a toujours portée en lui… – Comme ceux qui gardent dans leur corps une balle, un éclat d’obus… – Oui quelque chose d’aussi dur, de solide… mais ce n’est pas comme un morceau de métal qui serait resté fiché quelque part en lui. Cette statue de lui-même l’occupe tout entier, il n’y a de place en lui que pour elle[2] ».

Le corps étranger que l’on a en soi, celui qui blesse ou perfore, n’est pas considéré comme tel par celui qui s’aime : il fait armure de cette marque de dysharmonie. De cette défense dépend l’« amour inaltérable » que l’on peut se porter à soi-même. Celui qui excelle le plus dans ce domaine a charge de supporter les autres, d’inspirer ceux qui sont de la même étoffe que lui. Il s’apparente à ce « câble » qui les « maintient droits appuyés les uns sur les autres[3] ». Avec eux, il forme un tout auquel objectent ceux qui ne sauraient dire ce qu’ils sont, comparables en cela à ce bonhomme de neige[4] qui fond à vue d’œil, et les rend incapables de « montrer un beau “je” présentable, bien solide[5] ».

Nathalie Sarraute expose ces mécontents, trop perméables aux vérités qui les pénètrent et dissolvent leur être : car « une fois entrée en nous, [cette vérité] se perd parmi d’autres vérités… elles sont en si grand nombre et si diverses[6] ». Le décalage est ainsi systématique pour ceux qui ne parviennent pas à s’aimer, entre ce qu’ils pourraient énoncer d’eux-mêmes et l’énigme de ce qu’ils sont. Si bien que dire sur soi, revient à être ce qu’on dit : à solidifier son être et le rendre ainsi imperméable à l’effraction de ces vérités qui, plus qu’elles ne seraient constituantes de l’identité, sont plutôt, chez l’écrivaine, semblables à des balles qui criblent le corps, de l’intérieur. Ode à ceux qui ne s’aiment pas, ce livre de Nathalie Sarraute est aussi et surtout une dénonciation de la pente à s’aimer en se disant, et à se mal-aimer en se mal-disant. À l’issue de son livre, le Bonheur de ceux qui s’aiment s’effrite en effet, et l’interpellation tutélaire – Tu ne t’aimes pas – pourrait aussi bien s’adresser à ceux qui s’ignorent en s’aimant, tant et si bien qu’il serait difficile de déterminer, in fine, qui ils aiment, sinon le ghost évanoui et sans cesse ressuscité de leur être gonflé de rien.


[1] Sarraute N., Tu ne t’aimes pas, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, p. 1155.
[2] Ibid., p. 1165-1166.
[3] Ibid., p. 1285.
[4] Ibid., p. 1170.
[5] Ibid., p. 1168.
[6] Ibid., p. 1171.