Se mettre multicolore

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« Rassemblez vos costumes, mettez de bonnes ficelles à vos barbes,
des rubans neufs à vos escarpins, rendez-vous immédiatement au palais ;
que chacun révise son rôle »
Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été, Acte IV scène 2.

Le film qu’Olivier Babinet a tourné en 2016 a pour titre Swagger, mot inventé par Shakespeare pour Le Songe d’une nuit d’été, pour désigner quelqu’un qui se pavane, fanfaronne, marche en bombant le torse, parade en quelque sorte. Les swagger du film sont les collégiens d’une cité d’Aulnay : là est le palais où ils viennent un à un se présenter. Ils ajustent leur vêture et leur parlure à leur corps modifié par l’éveil du printemps – « Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons – What hempen homespuns have we swaggering here – si près du lit de la reine des fées ? » [1]

Salimata rêve d’être Obama, Régis s’avance, royal, entre les tours, Elvis danse sur Elvis dans les allées du centre commercial, et celle qui n’arrive pas à prononcer son nom, dit à voix basse « je ne suis jamais choisie ».

Astan nous regarde : « Je connais pas de français de souche – je sais pas c’est quoi, souche… ». Signifiant refermé, souche fait grumeau de langue. S’y colle l’écho d’un exil du pays d’origine mais surtout l’exil du langage auquel le parlêtre a affaire car « Le langage c’est quelque chose… quelque chose qui est là bien avant toute construction individuelle » [2]. On n’est pas pareil répète Astan de sa voix veloutée.

La finesse d’O. Babinet c’est de laisser s’écouler ce pas pareil, le laisser traverser la question de la couleur de peau, pour creuser ce « godet toujours prêt à faire accueil à la jouissance » [3] et y jouer de bien d’autres nuances. « Ce sont ces nuances mêmes que l’on extrapole au niveau du sujet et qui lui donnent couleur d’être, ce par quoi il se distingue, ce qui dans son apparence trahit sa jouissance. » [4] La jouissance et ses milles ruisseaux, emportant « quelque chose qui se dérobe le plus », ce rapport qu’il n’y a pas file de phrase en phrase. Ce discord dont ces jeunes gens qui rêvent d’amour évoquent le paradoxe « il manque quelqu’un et il y a une personne en plus… ».

Ce pas pareil, Régis en fait sa parade et le culmen du film. Ni parade virile ni « style clonage », c’est dans l’invention de son style qu’il s’avance : « quand je marche je défile, je me sens frais ».

L’image ralentit. Les regards aimantés du groupe d’adolescents ourlent la scène où apparaît ce qui joue entre le joué et le joui [5]. Le jeune-homme, qui « adore Les feux de l’amour » y va de l’habit et du pas, une jeune-fille à son bras. « On va pas percer on va déchirer ! » annonçait-il la veille sur les réseaux.
Au fond, qu’est-ce que ça déchire ?

Régis sait jouer de la surprise d’un transvestime pour bousculer la norme-mâle et évoquer avec malice tantôt ses conversations sur « le maquillage avec le groupe des commères » tantôt un « affrontement de gladiateur » où il « s’est fait respecter ».
Sa parade en star et en toc fait d’une certaine façon parade à la fixité des identifications et des codes sexués qui peuvent se raidir à l’adolescence.

Saisi par cette bouffée d’air, le jeune Elvis va trouver à son tour à se glisser entre le joué et le joui. Il nous raconte, en nouant sa cravate sur sa chemise immaculée, comment ce costard prévu pour la photo de classe est devenu son costume de théâtre au quotidien, l’invention de son rôle, celui du « beau gosse » à qui on lance en blaguant « tu vas te marier aujourd’hui ? »

Il sourit et ponctue, avec une métaphore lacanienne sans le savoir, « moi je pensais avant qu’on ne pouvait pas se mettre multicolore, que ça ferait bizarre … ».

[1] Shakespeare W., Le Songe d’une nuit d’été.
[2] Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », Lacan in Italia. 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978.
[3] Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 19.
[4] Biagi-Chai F., « Couleurs d’homme. À propos de Pasolini », La Cause du désir n°95, 2017, p. 65.
[5] Lacan J., « Du discours psychanalytique. Discours de Jacques Lacan à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », op.cit. « il jouit… disons : il joue ».