Sexuation

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Freud affirmait que contrairement aux dogmes religieux – il fait directement référence à l’Église catholique – il n’y a aucune vocation, aucun rôle à jouer ni présupposé dans la façon d’être un homme ou une femme qui puisse être déduite de la « conception biologique » [1]. Cet écart entre l’origine chromosomique/anatomique et le rôle à jouer pour chacun dans la rencontre avec l’autre ne cessera pas d’être interrogé par Lacan.

L’importance du biologique ne tient qu’aux effets du visible, c’est-à-dire au titre de ce qu’il n’y a pas, du manque. C’est en effet à partir de sa « valeur de disparition » [2] que le phallus opère. Cette opération prend son point de départ dans l’imaginaire mais ses conséquences seront symboliques, à savoir en termes de présence et d’absence de la mère. Aucune supériorité en jeu entre les sexes mais un même manque pour guide. Ainsi, si la différence visuelle est déterminante, la tentative sera de répondre en octroyant au phallus une valeur éminemment symbolique : entre le séminaire IV et V, le phallus sera autant le signifié du désir – allers-retours de la mère – que le signifiant du désir avec deux positions différenciées, l’être ou l’avoir [3]. Ce n’est pas à partir des idéaux et des identités figées d’une époque mais à partir des identifications issues d’un positionnement du sujet entre être et/ou avoir le phallus que la différence se fait : cette conception dessine non pas une essence mais un répartitoire [4].

La clinique montre que ces identifications sexuelles ne parviennent pas à pacifier ce qui insiste sous la forme d’une question : comment être un homme ? Comment être une femme ? La psychanalyse a accompagné ce même mouvement : par son refus à identifier le sujet à une catégorie sexuelle prédestinée, l’analyse a contribué à l’émancipation des valeurs prescrites au profit d’un relativisme. Être un homme ou une femme n’est pas une donnée de départ mais une donnée d’arrivée [5], et ce qui se découvre en bout de course sera une réponse inégalable à une autre, cette dernière n’étant en rien le reflet d’une catégorie établie.

La multiplication et l’instabilité des identifications imaginaires et symboliques répondent à l’échec à trouver une réponse certaine, commune et universelle de ce qu’est l’être sexué. C’est précisément l’insistance des questions et le ratage des réponses qui ont sans doute contribué à la révélation du caractère fictionnel, de semblant, et surtout de suppléance : « Il n’y a rien d’excessif au regard de ce que nous donne l’expérience, à mettre au chef de l’être ou avoir le phallus (cf. ma Bedeutung des Écrits) la fonction qui supplée au rapport sexuel » [6]. Le point de bascule épistémologique a son point de départ ici, au moment où le phallus devient une fonction d’un X, d’un vide, d’une absence réelle à désigner ce qui ferait rapport à l’Autre sexe. « Le rapport sexuel répond à une formule qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est-à-dire l’impossible absolu et inaccessible en tant que tel » [7].

C’est sous fond d’inexistence que les formules de la sexuation écrivent, non pas un rapport, mais au contraire, la modalité où chacun inscrit son rapport au phallus. Cela donne deux formules et non pas un rapport. Le seul rapport sera à l’objet a à travers le fantasme. Ce dernier donne au sujet l’illusion compensatoire de se ressaisir et de récupérer quelque chose face à sa perte. Pour chacun se pose sa modalité d’inscription dans la fonction phallique mais pour certains, une autre jouissance supplémentaire [8] – et non pas complémentaire – peut, parfois, s’éprouver. Cette dernière n’est pas partageable, elle ne fait pas ensemble fermé, elle n’est pas sexuelle. Cette autre jouissance échappe et fait défaut aux catégories universelles. Si Lacan finit par la caractériser d’être la jouissance comme telle [9], c’est qu’elle indique une modalité de jouissance constante issue plutôt de l’impact de la langue sur le corps que des identifications préalables.

Toujours pas de rapport à l’Autre sexe, chacun reste dans son exil. Deux logiques qui demeurent séparées où l’inscription d’un côté et de l’autre est une affaire dégagée de toute anatomie. Prenons comme exemple Dora qui, captivée par la blancheur de la peau de Mme K, « fait l’homme qui supposerait la femme savoir » [10].

« Mon amour, je ne t’aime pas pour toi, ni pour moi, ni pour tous les deux ensemble, je ne t’aime pas parce que le sang me pousse à t’aimer, je t’aime parce que tu n’es pas mienne, parce que tu es de l’autre côté, m’invitant à sauter pour te rejoindre mais je ne peux pas sauter, parce que, au plus profond de la possession, tu n’es pas en moi, je ne t’atteins pas, je ne dépasse pas ton corps, ton rire, il y a des heures où cela me tourmente que tu m’aimes (…) ton amour me tourmente, car il ne me sert pas de pont » [11] écrivait Julio Cortazar dans son roman Marelle, il restituait poétiquement l’impossible accès à l’Autre.

Paradoxalement, l’objet cause le désir car le sujet ira chercher ce qui lui manque dans le corps de l’autre, mais c’est précisément la logique de la récupération qui limite et rate l’Altérité [12]. Cette condition fétichiste du désir, « perversion normale du mâle » [13], est condition autant qu’obstacle à la possibilité de jouir du corps de l’Autre. « Jouir, c’est jouir d’un corps. Jouir, c’est l’embrasser, c’est l’étreindre, c’est le mettre en morceaux. » [14]

La présente rubrique rassemblera des courts textes nous aidant à cerner ce qu’on qualifie de la part dite « homme » dans le (non) rapport entre les sexes. Quelles expressions témoignent de ce qui, dans la rencontre, fait résonner le côté « mâle » du désir ?

À vos plumes !

[1] Freud S., « L’intérêt de la psychanalyse », Résultats, idées, problèmes, tome I, PUF, Paris, p. 205.
[2] Jullien B., https://www.hebdo-blog.fr/le-phallus-est-il-encore-une-boussole/
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 378. « Toute l’ambiguïté de la conduite du sujet par rapport au phallus réside dans ce dilemme, c’est à savoir que ce signifiant, le sujet peut l’avoir, ou qu’il peut l’être. »
[4] Miller J.-A, « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, Paris, n°40, janvier 1999.
[5] Zenoni A., « L’impasse de la sexuation masculine », La Cause freudienne, Paris, n°63, p. 41-49.
[6] Lacan J., « L’Étourdit », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 458.
[7] Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris 8, leçon du 30 janvier 1985, inédit.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 68.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 31-32. « La jouissance sexuelle ouvre pour l’être parlant la porte à la jouissance. Là, ayez un peu l’oreille, et apercevez-vous que la jouissance, quand nous l’appelons comme ça tout court, c’est peut-être la jouissance pour certains, je ne l’élimine pas, mais vraiment, ce n’est pas la jouissance sexuelle ».
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 387.
[11] Cortazar J., Marelle, Gallimard, Paris, 1963, p. 441.
[12] Lacan J., Encore, op. cit., p 13. « la jouissance phallique est l’obstacle par quoi l’homme n’arrive pas, dirai-je, à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c’est de la jouissance de l’organe. »
[13] Miller J.-A, « Un répartitoire sexuel », op. cit, p. 9. C’est nous qui soulignons.
[14] Lacan J., Ou pire, op. cit., p. 32.