Splendeur et limites du phallus

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Dans le discours commun, il arrive que la psychanalyse soit critiquée du fait de la promotion qu’elle ferait du phallus comme l’alpha et l’oméga délivrant la clé des impasses de la subjectivité humaine. Si ce concept a certainement joué un rôle important dans l’élaboration de la théorie psychanalytique et dans la façon dont celle-ci a trouvé la place qu’elle occupe dans le savoir, depuis lors, de l’eau a coulé sous les ponts !

Lacan n’a pas reculé devant le point de non-retour où sa pratique et son enseignement l’ont conduit : le régime phallique n’est pas sans un au-delà.

Loin des sentiers battus et des idées reçues, cette rubrique Phi-donc s’engage vers les 51e Journées de l’ECF en amenant les lecteurs sur la brèche du concept du phallus dans la littérature analytique, mais aussi au travers des différentes articulations avec des œuvres d’art, des faits sociaux, et bien d’autres volets encore. Il s’agira de saisir non pas tant la disjonction entre le côté splendeur et le côté limite du phallus, mais plutôt les points d’inflexion où il est possible de cerner l’alternance de régimes entre la norme mâle et son au-delà, à savoir la jouissance féminine.

Prenons pour boussole quelques moments princeps du phallus dans la théorie analytique. 

L’organe pour tous

En 1905, dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle [1], Freud porte à la connaissance du grand public les conclusions qu’il tire de sa pratique auprès d’adultes et de jeunes enfants. Il se réfère à ladite période de latence, moment où, d’une part, l’enfant a déjà fait l’expérience de l’autoérotisme et, d’autre part, il est bien entré dans le langage et explore le monde qui l’entoure avec une certaine aisance. Dans le deuxième essai, intitulé « La sexualité infantile », Freud note que l’enfant est pris d’une « pulsion de savoir » [2] et que celle-ci s’oriente beaucoup plus sur la question : d’où viennent les enfants, que sur celle de la différence des sexes. Il affirme ainsi tout simplement : « Il est évident pour l’enfant mâle de prêter à toutes les personnes qu’il connaît un organe génital identique au sien, et il lui est impossible d’accorder le manque d’un tel organe avec sa représentation de ces personnes. » [3] Nous avons ici une sorte de prélude à ce que Lacan formulera bien des années plus tard comme étant le régime du pourtout x [4]. Et Freud insiste sur cette conviction de l’enfant mâle qui est « maintenue énergiquement » [5] contre l’évidence de ce que tôt ou tard il découvre, à savoir que l’autre moitié [6] manque bel et bien de cet organe. Freud accorde à cette construction portant sur un même organe génital chez tous les êtres humains la valeur d’être la première des théories sexuelles infantiles « notables et lourdes de conséquences » [7].

Quant à la petite fille, il pointe qu’elle « ne tombe pas dans une telle attitude de refus lorsqu’elle s’aperçoit que l’organe génital du garçon est autrement formé que le sien. Elle est immédiatement prête à l’admettre et succombe à l’envie du pénis qui culmine dans le désir, important quant à ses effets ultérieurs, d’être elle-même un garçon » [8]. Freud fait donc du phallus un objet modélisé sur l’organe mâle mais qui ne se confond pas avec lui. Ce sera l’objet partage des eaux pour ainsi dire. Cet objet, bien que précieux, sera aussi traité pour les problèmes qu’il pose ; aussi bien à ceux qui en sont pourvus qu’à celles qui en sont privées. Crainte de castration et penisneid sont alors le prix à payer pour l’être sexué.

Le phallus, une fonction énigmatique

Dans la période qui va de 1956 à 1959, alors que l’objet phallique semble indétrônable chez les analystes postfreudiens, Lacan opère son retour à Freud et s’avance dans une nouvelle voie : celle qui fait du phallus un signifiant, un signifiant sortant du lot de tous les autres signifiants, un signifiant du désir, ou plus précisément, un signifiant venant indexer la cause du désir. S’inaugure ainsi l’entrée du sujet dans ce qui se présente comme une double issue de secours : « être ou n’être pas le phallus » [9]. Le problème « avoir ou ne pas avoir le phallus » sera résolu à partir du fait que personne ne l’a, car même le père en est carent. Le fait de croire – ne serait‑ce même qu’un court moment – que l’on peut être le phallus devient une expérience structurante pour le jeune sujet, qu’il soit garçon ou fille. Cette identification imaginaire au phallus, bien que temporaire et non permanente, signe la façon dont le sujet se situe vis-à-vis du désir de l’Autre et de ce qui le cause. Être le phallus revient à prétendre être ce que l’Autre veut et n’a pas, et ainsi combler son manque. Ce que veut le sujet est situé au lieu du manque de l’Autre. D’où cette conclusion de Lacan : « Le signifiant de l’Autre barré […]. Le signifiant caché, celui dont l’Autre ne dispose pas, est justement celui qui vous concerne. […] Il s’agit très exactement de cette fonction énigmatique que nous appelons le phallus. » [10]

Ainsi, dans la période dite du premier enseignement de Lacan, son effort consiste à désorganiciser le phallus pour en faire une fonction signifiante et énigmatique qui véhicule le désir, aussi bien celui du sujet que celui de l’Autre. Lacan produit un virage important : s’il s’agit de l’avoir, personne ne l’a vraiment (ni le père, ni la mère, ni les hommes, ni les femmes) ; en revanche, libre à chacun et à chacune de s’identifier au phallus – un peu, beaucoup, passionnément –, et d’en payer le prix. Il s’agit d’une phase à traverser, qui « met le sujet en position de choisir » [11]. Mais ce n’est là qu’un point d’étape.

La femme ne manque de rien

Quelques années plus tard, en 1963, a lieu un véritable renversement concernant le statut que Lacan accorde au phallus. Dans le Séminaire X, Lacan s’engage dans un au-delà de la castration. Le phallus, ni comme objet, ni comme signifiant, ne suffit à tout recouvrir, ni à tout absorber ni encore moins à tout résoudre. Apparaît alors un autre point de non-retour, car le régime phallique s’avère impuissant à traiter une certaine jouissance dont la logique est autre, rebelle au signifiant, étrangère à la crainte de castration aussi bien qu’à la loi œdipienne avec sa panoplie d’identifications dites normativantes.

À ce moment-là, Lacan fixe le cap sur une nouvelle évidence en réintroduisant le phallus en tant qu’organe, mais un organe débarrassé de la charge propre au mythe œdipien. Que reste-t‑il alors du phallus ? Un bout de corps bien limité du fait d’être condamné à la détumescence. Jacques-Alain Miller isole ce moment comme étant l’envers de « La signification du phallus », les rapports entre les sexes ne tournent plus autour du signifiant phallique comme signifiant du désir. Le Séminaire X annonce la couleur d’une nouvelle perspective : « La femme ne manque de rien » [12]. Selon J.-A. Miller, Lacan énonce de la sorte « une vérité qui n’est pas la vérité de la castration » [13]. Ainsi, sur la voie de la jouissance, c’est le mâle qui est embarrassé, notamment par la perte sans équivoque que constitue la détumescence de l’organe : c’est le mâle qui donc a affaire au manque. Parallèlement, s’ouvre une nouvelle voie pour le sujet féminin qui, n’ayant rien à perdre, entretient une autre position vis-à-vis de la jouissance et du désir.

Le phallus devient alors pur leurre, semblant ou mascarade ; bien utile, certes, pour naviguer dans le monde, mais insuffisant pour tenir compte de la subtilité singulière du rapport de chacun, de chacune, à la jouissance.

[1]. Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987.
[2]. Ibid., p. 123.
[3]. Ibid., p. 124.
[4]. Cf. Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 463.
[5]. Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, op cit., p. 124.
[6]. Lacan J., « L’Étourdit », op.cit.
[7]. Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, op cit., p. 125.
[8]. Ibid.
[9]. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 186.
[10]. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le champ freudien, 2013, p. 355.
[11]. Lacan J., Les Formations de l’inconscient, op. cit.
[12]. Miller, J.-A. « Introduction à L’Angoisse », La Cause freudienne, no58, 2004, p. 84
[13]. Ibid., p. 85.