Sur la toile

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Sous l’angle de l’injonction à la beauté faite aux femmes, Laure Adler, dans son ouvrage Le corps des femmes. Ce que les peintres ont voulu faire de nous [1], questionne la place du corps des femmes dans l’histoire de la peinture occidentale. Une anecdote personnelle rappelle le rêve, l’audace, la terreur associés au fait de porter pour la première fois une mini-jupe. Est souligné aussi le bonheur d’observer aujourd’hui des jeunes filles déambulant en short, indépendantes et insouciantes. Ce gain de liberté pour les femmes, de complicité gagnée avec l’autre sexe n’a pas été sans combats acharnés, menacés par le refoulement, pour réduire les rapports de domination.

Dès l’aube de la civilisation, les représentations dévoilent que le féminin est une énigme. Lacan est cité : « Il n’y a pas […] de symbolisation du sexe de la femme comme tel. » [2] Le chemin suivi par l’auteure propose une mise en tension de l’objet regard, depuis La femme regardée – celle qui est le sujet obsédant de l’histoire de la peinture – à Ces femmes qui se regardent. Les femmes, auparavant exclusivement représentées par des hommes ont pu se faire créatrices de représentations du féminin, de cet invisible. Entre ces deux perspectives, une étape d’importance Les femmes qui nous regardent, où est rendue particulièrement saisissante la présence du regardant, inclue dans l’œuvre.

Du côté de La femme regardée, ce sont les mains, yeux, sourires des madones, chevelures des pêcheresses qui sont mises en avant et se succèdent, appendus aux thèmes religieux. Pourtant, très vite les peintres complexifient les représentations du visage des Vierges, par exemple. Leurs regards affrontent celui de l’Ange annonciateur « et si, quelquefois, la tête est baissée, les yeux, eux, ne le sont pas » [3], comme sur L’Annonciation d’Ambrogio Lorenzetti (1344), une expressivité qui ouvrirait à la question du consentement des Vierges [4].

Dès le XVe siècle, c’est le corps féminin désirant qui fait irruption dans la peinture, à l’instar du diptyque de Jean Fouquet, La vierge à l’Enfant entourée d’anges. « Libertinage blasphématoire ? » [5] interroge l’auteure, installant en miroir la reprise du thème par Cindy Sherman en 1989 (Untitled # 216). Le sein érotisé s’érige alors non sans ironie, presque hors-corps pour s’imposer, ballon de baudruche ou bombe érotique visant l’observateur ?

Avec Les femmes qui nous regardent, c’est le rapport de force entre l’expressivité du visage et le dévoilement du sexe qui interpelle les spectateurs, démontrant alors « le corps de la femme comme une totalité […] qui n’appartient plus à l’autre sexe » [6]. La femme est désirante et l’assume. Le regard de Victorine dans Le déjeuner sur l’herbe (Édouard Manet, 1863) « ordonne même l’endroit d’où nous pouvons la regarder » [7]. Une irruption du désir féminin dans les œuvres qui traduirait autant qu’il entretiendrait l’effroi qu’il procure.

Que disent-elles du corps des femmes les femmes artistes qui vont elles-mêmes se représenter ? La richesse des œuvres citées ne peut s’aborder toute, elle est à saisir une par une. Paula Modersohn-Becker, longtemps ignorée, a centré son travail sur la représentation des femmes, petites filles, vieilles femmes. Elle fut la première à se représenter nue et enceinte (Lying Mother with Child, 1906), et à traduire l’ambivalence de la maternité.

Si ces regards d’hommes et de femmes ne se situent pas à la même époque, ce parcours fait ressortir le sexuel dans son réel et combien la jouissance peut être Autre à soi-même, représentée là où elle reste indicible.

Un reportage [8] récent sur le cyberharcèlement, #SalePute montre combien le sexuel habille toujours la haine qui vise le corps des femmes.

 

[1] Adler L., Le corps des femmes. Ce que les peintres ont voulu faire de nous, Paris, Albin Michel, 2020.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A ; Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 198. Cf. Adler L., op. cit., p. 21.
[3] Adler L., Le corps des femmes. Ce que les peintres ont voulu faire de nous, op. cit., p. 37.
[4] Ibid., p. 33.
[5] Ibid., p. 40.
[6] Ibid., p. 77.
[7] Ibid., p. 86.
[8] #SalePute, de F. Hainaut et M. Leroy, visible sur Arte TV.