« The Hollywood’s biggest Badass »[1]

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Au début de The Hurt Locker, qui met en scène une brigade de démineurs américains durant la guerre en Irak, tout est en place pour un film de durs à cuire : des types à la cool qui parlent hamburger en pleine mission de désamorçage d’une bombe ; un nouveau chef de groupe au style flamboyant qui ramène de l’exploit humain là où ce n’étaient que froides opérations technologiques. Dès sa première sortie avec la « compagnie Bravo », le sergent James met au rancard la caméra sur roulette qui sert d’éclaireur aux démineurs. On le met en garde, on lui dit que c’est risqué, on lui demande s’il a besoin d’aide ; toujours il réplique : « J’assure ». On le presse de « s’arracher » car l’opération est perdue ? Il continue jusqu’au bout. Un coffre bourré d’explosifs comme il n’en a jamais vu ? Même pas peur : il se désape, c’est-à-dire enlève sa tenue de protection pour être plus à son aise.

On se dit déjà qu’on tient là un héros digne de ce nom. Tout du moins, le sergent James, qui toujours va crânement au charbon, démentirait presque ce que d’aucuns, à l’instar de Freud, avaient pu prédire, à savoir que la guerre, sous ses modalités contemporaines, ne donnerait plus aucune occasion de manifester l’antique idéal d’héroïsme [2].

« The First Woman to Win Best Director »

Ce huitième long-métrage de Kathryn Bigelow a reçu six Oscars dont celui du « Best Director ». Le 7 mars 2010, « for the first time, the best director » [3] fut une femme. Une femme, certes, mais, pouvait-on lire ici et là, au lendemain de la 82e cérémonie des Oscars, une cinéaste « réputée pour ses films masculins et musclés » [4], qui « ne craint guère les tournages difficiles ni les conditions extrêmes ». En bref, the « Hollywood’s biggest Badass ». Tout était dit. Certes une femme avait eu la palme, mais ça ne comptait pas. Puisque « the best director » serait une « cinéaste virile » [5] qui fait des films avec des mecs, des vrais mecs. Pensez-donc. Les surfeurs toujours en quête de la vague de Point Break (1991), c’est elle. Et avant ça, il y eut les bikers de The Loveless (1981), les sous-mariniers de K-19 : The Widowmaker (2002) …

Il est vrai que K. Bigelow a souvent filmé des hommes, des hommes en groupe. Et puis, il est indéniable qu’elle ne fait jamais dans le genre chick flick.

Logique de la répétition

Tous les « héros » – disons les protagonistes principaux masculins – de K. Bigelow auraient en commun la quête du « palpitant », du « 100% d’adrénaline » [6].

« Du côté du sergent James, cela se joue avec ces « petits trucs » – comme ils appellent les explosifs – qui peuvent le pulvériser en une fraction de seconde (la mort de son prédécesseur terrassé par une bombe, en ouverture du film, donne le ton) dans une partie dont sont exclus la technologie de guerre américaine, comme ses coéquipiers en faction qu’il maintient à distance. Seul compte pour lui, cet instant de « face-à-face » avec ces « petits trucs » ; ce qui veut dire, être en prise directe avec ceux-ci. Ce que le sergent James n’a de cesse de répéter, jour après jour, mois après mois. Le récit se trouve ainsi réduit à une succession de missions qui ne sont que des répétitions des précédentes, ponctué par ce décompte : « fin de rotation de la compagnie Bravo, J-38 » ; puis J-23, J-16, J-2.

C’est d’ailleurs cette logique de répétition qui fut le point de départ ou au principe de The Hurt Locker, comme le rapportait K. Bigelow : « Il (Mark Boal, scénariste du film) m’a dit : “Imagine que tu te trouves dans une rue, seule, tu avances vers un dispositif fabriqué pour te tuer et tu poses tes mains sur cette machine fatale qui peut pulvériser ton ADN jusqu’au pays voisin ; ensuite, imagine faire cela des dizaines de fois par jour pendant six mois, un an et imagine, que tu t’y sois engagée volontairement.” Quand il s’est tu, je lui ai dit : “écris !” » [7].

Addict !   

Ce n’est pas en effet, la testostérone ni l’artillerie lourde qui intéressent K. Bigelow. En revanche, la cinéaste use des codes de la virilité ; elle en joue – et rien ne manque à l’appel (cf. les jeux « à qui est le plus fort », les corps virils des soldats, leur musculature, les chambrées de mecs, etc.) –, les gonfles à bloc, même esthétiquement parlant, non pas pour se moquer, même pas pour les dégonfler ou en souligner la dimension fantasmatique voire le vide de sens [8], mais pour mieux faire sourdre un au-delà, un hors-sens radical. Lequel n’aura pas été sans déranger, et sans doute angoisser certains, outre les coéquipiers du sergent James : « La question n’est pas tant que le sergent accomplisse tous ces exploits improbables mais le fait qu’on ne voit pas les raisons pour lesquelles il les accomplit » [9]. De fait, rien n’explique que jour après jour, le sergent James répète encore et encore ce face-à-face avec la mort. Ni l’exploit phallique, ni même les idéaux ne sont en cause dans l’affaire.

À la fin du film, après un passage éclair chez lui, à la fin de sa mission avec la compagnie Bravo, qui le montre complètement largué, en panne…, on retrouve le sergent James dans un porte-avion au milieu d’autres soldats, sur fond sonore de coups de batteries d’une musique rock encore assez discrète. Puis, droit dans ses bottes, il débarque avec d’autres on ne sait où. Il est cueilli par un « bienvenue à la compagnie Delta ». Il poursuit son chemin. Le volume sonore augmente déjà sensiblement. Puis on le retrouve en tenue de démineur et, tandis qu’il s’éloigne au fond du plan pour un nouveau face-à-face, s’affiche à l’écran « Fin de rotation pour Delta Company, J-365 ». La musique, excitante et jubilatoire, est poussée à fond. Non pas pour surligner que « démineur, c’est cool, c’est fun, c’est gansgter », comme le dit dans le film un petit gamin, mais pour faire éprouver la satisfaction pulsionnelle inconsciente ici en jeu, tandis que le sergent James s’achemine quand même droit vers la mort.

« J-x » ne désigne pas, du côté du sergent James, le nombre de jours encore à tenir – comme un prisonnier compterait ses jours ; ça écrit la répétition de jouissance, découverte par Freud, avec laquelle « il ne s’agit plus d’une succession qui se compte et s’additionne […] mais d’une réitération » [10], indique Jacques-Alain Miller, lequel emploie, à ce propos, le terme d’« addiction ».

K. Bigelow n’est pas une cinéaste de la norme-mâle. Elle est une cinéaste de l’illimité, que ça en passe par ses héros addicts ou ses femmes à la volonté absolue [11], pour le meilleur et pour le pire.

 

[1] Reed Tucker and Don Kaplan, « I’m queen of the world », New York Post, 9 mars 2010, en ligne, https://nypost.com/2010/03/09/im-queen-of-the-world/ : « there’s no denying that Bigelow is Hollywood’s biggest badass ».
[2] Einstein A., Freud S., Pourquoi la guerre ?, Paris, Payot & Rivages, 2005, p. 62.
[3] C’est Barbara Streisand qui a remis le prix à K. Bigelow.
[4] « Hollywood sacre Kathryn Bigelow pour “Démineurs” », Le Parisien, 8 mars 2010.
[5] Nicolas Saada, Les Cahiers du cinéma, n° 499, février 1996, p. 72.
[6] Le personnage de Bodhi dans Point Break.
[7] Kathryn Bigelow, « Entretien », Cahiers du cinéma, n° 648, septembre 2009, p. 37.
[8] Brousse M.-H., les vidéos des J51, Fétiche3.
[9] Chris Hondros, « Un photographe de guerre critique ʺDémineursʺ », Paris-Match, le 9 mars 2010, en ligne http://www.parismatch.com/Culture/Cinema/Chris-Hondros-critique-Demineurs-152910.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 mars 2011, inédit.
[11] Cf. Maya dans Zero Dark Thirty (2013) qui suit, dans la filmographie de K. Bigelow, The Hurt Locker.