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Tu seras un prince ma fille

Je suis ce que je dis s’impose comme énoncé performatif qui coupe court à tout échange, une trêve de bavardage absolue, une fin de non-recevoir à tout exercice de la conversation, un refus du dialogue, une annulation de l’hypothèse de l’inconscient. Ce déni contemporain manifeste à l’extrême l’errance des parlêtres lorsqu’ils se refusent à ménager une place aux paroles qui les habitent. Rejet mortifère d’une parole vivante, d’une parole en mouvement qui n’assène pas de vérités absolues mais se déploie dans des varités opportunes et respirantes. Ce qui est ici dénié, ce sont les pouvoirs de la parole dans leurs capacités à interpréter le réel pour mieux le cerner. Je suis ce que je dis s’équivaut à un je n’en veux rien savoir de ce que je suis, ni donc de ce qui se jouit en moi.

Le roman Fille de Camille Laurens est le paradigme inversé d’un je suis ce que je dis. C’est au contraire à l’ouverture de l’inconscient que nous invite l’autrice qui ne recule pas devant le terme d’autofiction pour parler de son travail. Plutôt que vérité asséchée, elle fait valser le lecteur : « Ce vertige de la valse, je voudrais le reproduire dans mes livres. Je voudrais que le lecteur soit étourdi, ne sache pas exactement où est la réalité, la fiction, qu’il n’ait pas une “assise” solide, qu’il ne vienne pas dans mes livres en se disant “je vais y trouver des vérités, de la documentation, des choses stables” parce que je vis moi-même dans un univers tellement flou et vertigineux que je ne sais jamais précisément où est la vérité, ni ce qu’est le réel[1] ». C’est à cette quête qu’elle nous invite sans jamais refermer le texte sur lui-même – elle se fait ouvreuse de portes sur le réel. Dans ce roman c’est autour de l’assignation « fille » que la question virevolte en se cognant sur des rencontres improbables avec le réel du sexe, de l’amour et de la mort.

L’autrice chemine tout au long de son récit pour interpréter le réel qui l’a fait naître fille. À sa naissance, la sage-femme, bonne soeur de son état, « l’épouse vierge de Dieu, prononce son arrêt, elle te fait naître en te nommant. Tu nais d’un mot comme d’une rose, tu éclos sous la langue. Tu n’es rien encore, à peine un sujet, tu peines à venir à l’existence ; tu ne peux pas encore dire “je suis [2] ». Son roman est un je cherche à dire ce que je suis sans l’atteindre jamais, mais en cernant ce qui se serre dans le déploiement des effets d’un dire. Ce dire commence par la déclaration « c’est une fille », et se poursuit par « c’est bien aussi », pour consoler le père dépité, « ce sera pour la prochaine fois », ou encore « reste plus qu’à transformer l’essai ». « C’est une fille signifie d’abord, ce n’est pas un garçon[3] ». « L’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire[4] » va pulser, résonner, cogner même tout au long de l’existence de Laurence. Ce prénom, dit ton père, vient « du latin laurus, (couvert de) lauriers […] Tu seras un athlète grec, un tribun romain, le front ceint d’une couronne. Tu seras Spartacus, tu seras Roméo, tu seras César, Apollon, Napoléon s’il le faut. Tu seras un prince, ma fille[5] ! »

À peine née, sa mère tombe enceinte à nouveau (la lactation empêche le retour de l’ovulation assurait son père, c’est lui le médecin) et accouche d’une troisième fille, Gaëlle, qui décédera le surlendemain. À treize mois Laurence ignore tout de l’événement mais relève après coup que « si ta mémoire ne conserve aucune trace de ta soeur morte, ce n’est pas le cas de ton cabinet noir […] où s’amassent un chaos de choses indistinctes […] ce cabinet noir tu l’as […] dans la tête[6] ». Un peu plus tard et pendant des années persistera un symptôme commémorant ce non-savoir qui se sait du fond du cabinet inconscient. Laurence, chaque fois qu’elle coupe un bout de nourriture, en recoupe un morceau supplémentaire, un petit bout de rien du tout qu’elle met de côté et finit par l’avaler. C’est la part de l’ange, la part de Gaëlle.

Ses deux premiers souvenirs se déroulent en vacances, elle a à peine trois ans. D’abord un cri de sa mère, la nuit, qui a cru voir un homme faire intrusion dans la chambre. Ensuite ces mêmes vacances, un jeu initié par le père où, en canoë, il emmène sa fille dans une crypte où se trouve la caverne d’Ali Baba… mais interdit d’y pénétrer. De ces souvenirs, elle suggère avoir fait un bidouillage de scène primitive et note que quoi qu’il en soit, « l’effroi de l’effraction n’en reste pas moins, tant d’années après, tatoué dans mon corps[7] ». L’auteur ne décerne pas des vérités révélées mais avance par petites touches discrètes dans la zone inconnaissable de son je suis laissant varier la vérité. Celle-ci tient le coup car elle tourne autour d’une marque indélébile laissée sur le corps comme un point de réel qui la guide dans son cabinet noir.

Je ne vais pas dévoiler ici tout le développement de ce roman d’autofiction articulé en un triptyque où se déploie progressivement le soc tranchant de sa vérité qu’est ce point de réel de la différence sexuelle. Chaque partie se réduit, comme c’est le cas dans une analyse où la première tranche demande de nombreux tours du dit. Ça commence par « c’est une fille », la seconde partie s’ouvre sur « c’est un garçon » et la troisième fait retour sur « c’est une fille » mais une autre, qui n’a pas dit son dernier mot !

Dans les intervalles du récit se déplie le fantasme concocté à partir de ce que les dits ont imprimé pour elle, sadifiée par le professeur devant la classe elle jouit d’être l’enfant battu. Elle nomme ce rêve-fantasme, « la leçon de chose ». « Elle est humiliée et adulée, méprisable et première de classe. Sa vie entière est racontée dans les livres. Elle a onze ans[8] ». Où se vérifie ce que Lacan notait déjà avec Wedekind que sans l’éveil de leurs rêves, les garçons (et pourquoi pas les filles ?) ne songeraient à cette affaire de faire l’amour avec les filles[9].

Plusieurs années après le plaisir, elle découvre le désir. « Ce manque la rend vivante, tandis que la nuit la fait morte. Jouir l’annule, désirer l’anime. La jouissance est brève mais le désir ne finit pas[10] ». Néanmoins le fantasme conserve la mise car dit-elle « moi, ce n’est pas vouloir que je veux. C’est devoir[11] ».

Entre femme de désir et femme de devoir elle aura à choisir. Sa fille Alice l’y aidera, marquée, comme le dira le psy, d’un vouloir être le garçon manquant, son frère mort-né au nez et à la barbe du grand-père. Dès qu’elle put parler Alice énoncera « parobe » pour le faire exister, ce mâle, mal né. Alice trouvera son chemin en passant par une auto-nomination : « Moi, je m’appelle Bricolage[12] ». « Elle a été un garçon manqué, elle va devenir une fille réussie », se dit Laurence. Certes, mais pas sans le pas de côté qui la fera fille à sa façon !


[1] Laurens C., Fille, Paris, Gallimard, 2020, p. 13.
[2] Laurens C., Masterclass enregistrée à la BnF le 12 juin 2020, diffusée sur France Culture et disponible sur internet.
[3] Laurens C., Fille, op. cit., p.27.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17.
[5] Laurens C., Fille, op. cit., p. 24.
[6] Ibid., p. 32.
[7] Ibid., p. 41.
[8] Ibid., p. 91.
[9] Cf. Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps » (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561. « Ainsi un dramaturge aborde en 1891 l’affaire de ce qu’est pour les garçons de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves. »
[10] Laurens C., Fille, op. cit., p. 112.
[11] Ibid., p. 120.
[12] Ibid., p. 176.