Un pacte faustien

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Dans la leçon du 20 janvier 1971 de son Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan situe ce qu’on doit entendre par sexualité, quand il s’agit des êtres parlants. Certes, Freud a fait valoir la causalité sexuelle des symptômes dont souffre le sujet qui parle. Mais cette sexualité, dont il a fait la théorie, est une sexualité dénaturée, totalement étrangère à ce qu’est la fonction sexuelle naturelle au service de la reproduction chez les vivants sexués non humains. Chez l’être parlant, on a affaire à une sexualité profondément dérangée, déconnectée de toute finalité, totalement éloignée de la sexualité naturelle, où chez l’animal, elle répond à une harmonie au service du maintien de l’espèce. Cette sexualité traumatique est marquée par une opacité[1], parce que, souligne Lacan, on ne voit pas à quoi elle peut servir, puisqu’elle ne permet pas d’articuler un quelconque rapport sexuel. De cette sexualité humaine, on ne peut dire avec certitude qu’une seule chose, c’est qu’elle existe. « Il existe assurément des hommes et des femmes[2] ».

Le même terme de sexualité est utilisé dans la science biologique, et pour la vie du parlêtre, mais il désigne deux réalités distinctes. Une fonction biologique dans un cas, une économie de la jouissance dans l’autre. Il y a un monde entre ce terme de sexualité, tel qu’il trouve sa place dans la biologie, et tel qu’il désigne les relations qui sont révélées par l’inconscient.

Ce que Freud a découvert du fonctionnement de l’inconscient n’a rien de biologique. Lacan précise : « Cela n’a le droit de s’appeler sexualité que par ce qu’on appelle rapport sexuel.[3] » Dans la psychanalyse, on se sert du terme de sexualité pour autre chose que ce qu’on étudie en biologie. Quand il s’agit de l’expérience de l’inconscient, on a affaire aux rapports de l’homme et de la femme. Lacan poursuit : « Il convient de partir de ces deux termes avec leur sens plein, avec ce que cela comporte de relation.[4] » Dans la théorie et la clinique analytiques, le terme de sexualité est maintenu pour qualifier des relations qui s’établissent entre des êtres sexués – ici sexué s’entend au titre d’être distingué comme homme ou comme femme, comme fille ou comme garçon.

L’être humain certes, pourrait continuer à se reproduire par les voies du sexe, mais il ne saurait pas qu’il est sexué s’il n’en avait pas entendu parler. Il en a entendu parler par ceux qui ont présidé à son engendrement, et qui en avaient eux-mêmes entendu parler, et pas autrement que sous la forme de ces deux mots que l’on rencontre dans toute langue pour désigner ces parlêtres sexués, homme ou femme, fille ou garçon. Ce sont ces considérations qui conduisent Lacan à affirmer que l’homme et la femme sont des faits de discours, et aussi des effets de discours[5]. « C’est donc dans un discours, conclut-il, que les étants hommes et femmes […] ont à se faire valoir comme tels.[6] »

Dans le fil de sa réflexion, Lacan mentionne la lecture qu’il a faite du livre Sex and Gender du psychanalyste Robert Stoller[7], qui avait paru peu de temps auparavant. Il souligne l’intérêt clinique des observations de cas de transsexualistes qui sont rapportées par Stoller. Il définit le transsexualisme comme « un désir très énergique de passer par tous les moyens à l’autre sexe, fût-ce [précise-t-il] à se faire opérer, quand on est du côté mâle.[8] » En clair, ceci veut dire que le sujet transsexualiste mâle en appelle à une castration chirurgicale. Lacan relève la faiblesse de l’argumentation conceptuelle dont dispose Stoller pour rendre compte de l’intelligence de ces cas. Il note en particulier que « la face psychotique de ces cas est complètement éludée par l’auteur, faute de tout repère, la forclusion lacanienne ne lui étant jamais parvenue aux oreilles[9] », alors que, selon lui, la forclusion serait susceptible d’expliquer très aisément la forme de ces cas. L’identité de genre que Stoller entend promouvoir pour rendre compte de ces cas, ne retient pas plus avant Lacan, dans la mesure où il considère que ce n’est pas autre chose que ce que lui-même exprime par ces termes, l’homme et la femme.

L’année suivante, dans son Séminaire … Ou pire, Lacan revient sur le livre de Stoller. Il précise que l’organe qui intervient dans la relation sexuelle est requis comme instrument, c’est-à-dire au titre d’être un signifiant. C’est ce que refuse le transsexualiste. Il rejette l’organe, mais ce qu’il ne sait pas, c’est que c’est en tant que signifiant qu’il n’en veut pas, et non pas en tant qu’organe. Lacan poursuit : « Le transsexualiste ne veut plus être signifié phallus par le discours sexuel […] Il n’a qu’un tort, c’est de vouloir forcer par la chirurgie le discours sexuel[10] ». À l’opposé de ce passage à l’acte radical se situe le raffinement des détours du désir hystérique chez une femme. Il y a, souligne Lacan, une vocation que chacun éprouve pour son sexe. Pourtant il arrive que cela ne colle pas, alors on dit « C’est un garçon manqué[11] ». L’interprétation de Lacan porte sur le mot manque. Il fait valoir que le manque, qui est ici mis en avant, peut très bien être interprété comme une réussite, dans la mesure où « rien n’empêche qu’on lui impute, à ce manque, un supplément de féminité. La femme, la vraie […] se cache derrière ce manque même.[12] »

Entre ces développements sur la clinique et la théorie analytiques, et le moment présent, une nouvelle donne s’est faite jour. Au cours des dernières décennies un fort mouvement social s’est fait sentir, où la politique et l’idéologie ont progressivement supplanté la clinique. Ceux qui étaient appelés « malades » ou « patients » ont mué en citoyens militants réclamant des droits. Cette tendance s’est particulièrement accentuée dans le domaine des questions sexuelles. Le vocabulaire de la pathologie a été rejeté au profit d’une thématique identitaire, qui reste prévalente, même si elle peut être débattue[13]. Ainsi la catégorie clinique du transsexualisme est repoussée et on lui substitue la considération de l’identité transgenre.

Face à l’opacité sexuelle, l’activisme trans, revendiqué comme tel, ne s’embarrasse d’aucunes circonlocutions. Selon la doctrine trans, les choses sont simples. Il existe une identité sexuelle. Celle-ci est bafouée au moment de la déclaration de naissance, l’enfant faisant alors l’objet d’une assignation sexuelle, qui ne peut être qu’abusive, puisqu’elle est le fait de l’autre qui a procédé à la déclaration. Alors que ce n’est que le sujet lui-même, fort d’un moi de pleine autonomie, qui peut seul s’autodéterminer et déclarer de quel sexe il est. Les termes d’assignation, d’autonomie et d’autodétermination signent un rejet de l’Autre, à savoir d’un Autre singulier divisé par son désir. Mais le sujet trans n’en a pas pour autant fini avec l’Autre et le pacte faustien se dévoile quand cet Autre fait retour. Le sujet tombe alors sous la coupe de l’Autre anonyme des sites ou réseaux sociaux spécialisés, qui lui dictera le protocole à suivre pour récupérer une identité niée. Cette nouvelle conjoncture idéologico-politique est un défi pour la pratique analytique. Elle appelle une reformulation de notre clinique, pour restaurer dans ses droits le sujet divisé de la parole, là où il est forclos dans la rhétorique trans.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 64.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 21.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 30.
[4] Ibid., p. 31.
[5] Ibid., p. 145.
[6] Ibid., p. 146.
[7] Stoller R., Sex and Gender, trad. Recherche sur l’identité sexuelle, Gallimard, 1978.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op.cit., p. 31.
[9] Ibid., p. 31.
[10] Lacan J., le Séminaire, livre XIX, … Ou pire, op.cit., p. 17.
[11] Ibid., p. 16.
[12] Ibid.
[13] Currah P., « The asymmetry of gender », The New York Review of Books, 28 mai 2022, disponible sur internet : « I’m not ready to jettison identity as a route into political awareness and action. But identity is not politics itself. » « Je ne suis pas prêt à abandonner l’identité comme voie vers la prise de conscience politique et l’action. Mais l’identité n’est pas la politique elle-même. »