Un plus un égale un tout seul

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« Ils ont du mal, j’ai du mal, nous avons du mal, à redéfinir nos ambitions d’homme, nos fantasmes d’homme, nos comportements d’homme, nos désirs d’homme. Peut-on vraiment redéfinir ses désirs ? » [1]

Raphaël (Liogier) n’est pas le seul à se sentir déboussolé. Avec Ivan (Jablonka) [2], Raphaël (Gluksman), Michel (Hazanavicus) [3] et tant d’autres anonymes qui témoignent dans les journaux, sur les réseaux sociaux et dans l’intimité des murs de l’analyste, ils sont nombreux – et nombreuses – à éprouver dans leur chair les remous provoqués ces dernières années par la mise au jour, dans toute sa crudité, de l’omniprésence du « regard de la sexualité weinsteinienne » [4] et des conséquences de ce male gaze sur les rapports entre hommes et femmes : comment sortir d’une telle culture de la domination ? Tous les hommes sont-ils des violeurs en puissance ? Suis-je vraiment comme ces hommes-là, ceux qui abusent, insistent trop ou demeurent trop silencieux ? Est-il possible d’être un homme juste ?

Paradoxalement, si ces questionnements font suite aux révélations de centaines de milliers de femmes sur l’omniprésence de tels comportements dans leur vie quotidienne, ils n’en constituent pas moins, semblerait-il, la queue de comète d’un mouvement amorcé il y a des centaines d’années : de la chute de la figure du héros à celle de l’aristocrate, c’est un « déclin de l’imago paternelle », comme le repérait déjà Lacan en 1938 dans Les complexes familiaux, qui accompagne la montée de l’homme démocratique, anonyme, chute à laquelle la psychanalyse a largement contribué en donnant la parole aux femmes dans la Vienne patriarcale des années 1900. Ou comme le résume Jacques-Alain Miller en une formule limpide : « la crise du père s’est prolongée en crise de l’homme ». [5]

À la fin de La Relation d’objet, Lacan rappelait d’ailleurs à quel point certains penseurs, et non des moindres, diagnostiquaient déjà cette « disparition du viril » à partir des ouvrages de Françoise Sagan, dont les valses-hésitations de ses protagonistes et les intrigues douces-amères de ses romans offraient une leçon au philosophe hégélien Alexandre Kojève : « Elle lui apprend, comme le rappelle J.-A. Miller, la figure contemporaine des rapports sexuels. Cela tient dans une vérité et une seule – l’époque du savoir absolu est corrélative du déclin, et même de la disparition, du viril. […] Il n’y a plus d’hommes. […] Kojève trouve l’indice spécial de cette disparition du viril dans le fait qu’à la plage, les messieurs sont dévêtus, et les dames les regardent – Vous vous rendez compte, avant il fallait en mettre un coup pour voir des messieurs dévêtus. Ils ne se promenaient pas comme ça sur la plage, pour que les dames les regardent. Quand ils portaient de grosses armures en fer, les dénuder, c’était toute une affaire, et puis après, quand ils étaient des chevaliers, pour leur enlever leurs bottes, il fallait tirer dessus sérieusement. Mais maintenant, ils gambadent sur les plages, et des jeunes filles les zieutent tant qu’elles peuvent. Plus d’armures, plus de viril. » [6]

L’extravagant dandy d’hier aurait donc laissé la place à l’anonyme quoique soigné métrosexuel d’aujourd’hui. Et il est vrai qu’on ne peut que constater à quel point, sur les bords de la « grand-route » tracée par le Nom-du-Père et la boussole phallique qu’il offre éventuellement, la prolifération des identifications ouverte dans le monde occidental permet de dessiner « un certain nombre de petits chemins » [7] où s’inventeraient d’autres manières d’habiter son corps d’homme, et au-delà, dans la mesure où l’une des conséquences radicales de la disjonction entre sexe et genre réside dans le fait que la question du masculin n’est plus l’apanage des seuls sujets nés biologiquement mâles… Pourrait-on alors considérer que la pluralisation des noms du père telle que Lacan l’a formalisée à la fin de son enseignement rimerait avec une véritable pluralisation des modèles de virilité ?

Ainsi d’autres pratiques s’inventent où se questionne, avec les femmes aussi, cet « ethos viril et hégémonique, fondé sur un idéal de force physique, de fermeté morale, de puissance sexuelle et de domination masculine », comme l’écrivaient les historiens Georges Duby et Michelle Perrot dans leur Histoire des femmes[8] Ici fleurissent des images avec des hommes de tout poil, des hommes qui ont à cœur de changer, comme dans cette publicité pour un fameux rasoir où la célèbre « perfection au masculin » laisse désormais la place, dans un film publié sur Youtube visant les « masculinités toxiques », à une invitation à devenir un homme meilleur, « the best men can be ». Là, il est question de se laisser aller à ses émotions et à avouer sa fragilité, comme dans ces stages non mixtes qui promettent d’apprendre à « devenir un homme libéré. » [9]

Pour autant, l’époque ne manque pas non plus de ces « gars qui roulent des mécaniques, qui affichent leurs biscotos » [10] dans l’exhibition d’une virilité grimaçante, menacée et donc menaçante, parfois pour le pire quand le masculinisme conduit à des actes haineux qui peuvent mener jusqu’au meurtre. Il n’est pas si simple de trouver les outils pour répondre à ce que le siècle dévoile de la virilité dans son caractère de semblant. Et il n’est par conséquent pas si certain que désormais, les hommes n’auront plus cette tendance, repérée par Lacan, à aller en bandes de garçons qui « se tiennent tous par la main » [11].

D’un bout à l’autre du spectre, donc, se répondent aujourd’hui le questionnement du viril ouvrant sur de nouveaux types de masculinité et sa réponse en miroir, violente, où la puissance du vir se caricature dans son excès même. À tel point que l’on semble loin d’être sorti de ce « piège phallique » [12] pour reprendre une expression de Patrick Landman : la psychopathologie de la vie quotidienne des jeunes garçons montre plutôt à quel point une véritable protestation virile symptomatique peut se lire aujourd’hui dans la récurrence à l’adolescence de l’échec scolaire, des troubles de l’impuissance sexuelle, et plus tard, dans « l’exposition bien plus importante des hommes aux conduites à risques, aux addictions ». [13]

Si « pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, les garçons se doivent d’inventer une nouvelle manière d’être homme » [14], une telle chance d’ouverture ne doit pas faire méconnaître que c’est loin des solutions prêtes-à-porter, au joint le plus intime du sujet parlant que toute véritable invention aura chance de se situer. Ni dans l’apparence, ni dans l’identité et en-deçà même de toute identification : « se croire homme » [15] n’y suffit pas. Mais dans le colloque singulier avec un analyste, dans le risque de la rencontre avec un autre parlêtre, il est parfois possible d’aller voir au-delà des « lunettes de l’objet a » [16] qui vise toujours à faire bouchon à la castration – voilà pourquoi une analyse féminise les hommes comme les femmes ! Alors s’entreverra peut-être, au-delà du masculin (et du féminin) même, comment un corps a énigmatiquement été marqué par le criblage de certains dires avec lesquels il s’agira d’apprendre à y faire.

[1] Liogier R., Descente au coeur du mâle, Les liens qui libèrent, 2018, p. 9.
[2] Cf. Jablonka I., Des hommes justes, Seuil, 2019.
[3] Cf. We too : https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/29/we-too-un-appel-aux-hommes-a-s-engager-contre-les-violences-faites-aux-femmes_5248841_3224.html
[4] Liogier R., Descente au coeur du mâle, op.cit.
[5] Miller J.-A., « Bonjour sagesse », La Cause du désir, avril 2017, n°95, p. 84.
[6] Ibid., pp. 82-83.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p 330.
[8] Perrot M. et Duby G., Histoire des femmes, Paris, Plon, 1991.
[9] Armati Luca, « Être un homme libéré, c’est pas si facile : les drôles de stages du Mankind Project », Télérama, 13/12/2020
[10] Miller J.-A., « Bonjour sagesse », Op.cit., p 83.
[11] Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 83.
[12] Landman P., « Quelle construction de la virilité aujourd’hui ? », Figures de la psychanalyse, 2012/1, n° 23, disponible en ligne.
[13] Cf. Gazalé O., Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes, Paris, Robert Laffont, 2017.
[14] Cf. Landman P., « Quelle construction de la virilité aujourd’hui ? », op.cit.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 34.
[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 179.