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Une langue très sérieuse

Quelle est cette langue qui permet une équivalence entre ce que je dis et ce que je suis ? Comment comprendre les considérations qui sous-tendent ce dico impérieux ? Car il y a bien une conception singulière du langage et de la parole qui ferait de ces outils des serviteurs de l’être. Si la « volonté identitaire[1] » qu’elle véhicule est son cheval de bataille, il y a, en arrière-fond, une théorie du langage qui oblitère l’inconscient.

Le langage comme outil de domination
Ceux qui clament l’adéquation entre leur dit et leur être est une réponse, expliquent-ils, à l’oppression dont ils sont victimes. Le wokisme est l’un des noms de ce mouvement de défense.
Ce n’est pas tant ce point que nous discuterons. Mais bien plutôt un certain abord du langage qui sert cette position.
Cet abord est nourri par une pensée qui s’intéresse d’abord aux ressorts du social afin d’en dénuder les combinaisons, rendre saillant l’emprise et décrypter les messages. C’est là toute une épistémologie : les gender s’intéressent plus à l’ordre social qu’à l’ordre symbolique[2].
Car si le langage est outil de domination, la structure qui le constitue est bien mince au regard de l’oppression qui peut s’y loger. Le langage ne peut être disjoint du message politique qu’il véhicule ; tel est le fer de lance de la révolution intellectuelle promue par Judith Butler. La pensée de cette dernière, ainsi que les mouvements qui s’en inspirent[3], défendent, en effet, une conception du langage résolument anti-formaliste. C’est dire que le langage comme forme pure, libre de tout message, notamment politique, n’existe pas.

Déni de la fonction de la représentation
Rappelons que l’attention donnée à la forme, c’est la structure du langage mise à nue, avec, notamment, ses deux axes (synchronique et diachronique), ses figures (métaphorique et métonymique, pour ne citer qu’elles), son jeu de signifiants. C’est une attention donnée à la représentation portée par tout signifiant (« Un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant[4] »).
Prendre en considération la forme du langage a ceci d’apparemment paradoxal que justement on ne s’en tient pas là. Les mouvements de la pensée de Lacan transmettent cette orientation, d’abord parce que la jouissance déborde les lois structurales. Mais aussi parce que la fonction même de la représentation véhicule un écart, un interstice, une faille… Parce que je suis représentée par un signifiant, je ne le suis pas tout à fait. Parce que je parle, ce que je dis n’est jamais tout à fait ce que je veux dire. Parce que je parle, j’éprouve l’inadéquation avec le dire, qui renvoie à l’impossible à dire. « Ainsi, ce qui est produit avec l’ex-sistence du dire, c’est essentiellement la dimension de l’ab-sens, absence qui renvoie à l’impossible à écrire du rapport sexuel et à l’impossible à dire. C’est ce qui montre la distance entre le dire et la parole[5] ».

Or, c’est justement cette idée que récusent les tenants du dico : le sujet est vraiment le signifiant qu’il dit qu’il est. C’est dire combien le langage est pris à la lettre, non pas à la lettre de jouissance mais à la lettre de l’être.
Là aussi, le paradoxe est criant : puisque le langage peut être cet outil de domination, alors il y a à s’en emparer et à figer les dits dans le marbre afin de lui faire servir ce que je dis que je suis. Drôle de revanche.
Finalement, ceux qui réfutent le langage dans sa forme même, dans sa forme pure, finissent par défendre une certaine fixité, devenant sourd à tout ce qui peut sourdre derrière, à ce qui, justement, pourrait déborder de la structure. Pour que le message soit le plus visible possible, pour qu’il soit décrié ou défendu et atteigne l’universel d’un propos, l’énonciation doit passer à la trappe : « pour que le mouvement accède à l’universel, il faut que l’énonciation se fasse plus timide, s’assagisse, se stabilise, que le signifiant un surgisse[6] ».
À l’inverse, s’intéresser au langage dans sa forme même, amène à en débusquer les jeux et la polysémie, et à entendre ce qui s’agite derrière.

Activisme nominatif
S’il convient de regarder toujours ce que le langage véhicule comme message, et s’en défendre, s’il y a à se détourner d’une trop grande considération pour sa forme même, la puissance performative du langage, elle, est soulignée. Avec le performatif, puisque les énoncés réalisent ce qu’ils disent, les actes verbaux sont réussis. « Dans le système butlérien, tout message venant de la société est performatif […] c’est l’idée qu’il n’y a pas de message neutre dans la société, que tous expriment une vision normative et construisent les genres[7] » explique É. Marty.
C’est bien pourquoi il faut déconstruire tout cela pour pouvoir se nommer comme on l’entend.
Dans Le pouvoir des mots, J. Butler décrit la « terreur et angoisse de devenir gay ou lesbienne […] la peur de perdre sa place dans le système de genre […] Toutes ces peurs constituent une sorte de crise ontologique qui se vit simultanément à deux niveaux : la sexualité et le langage[8] ». L’une des réponses découlant de cette crise ontologique est « l’activisme nominatif[9] » des LGBT, indique É. Marty.

Trop « romantiques » la littérature et la poésie ?
J. Butler critique le « romantisme » du structuralisme, le « conservatisme » du formalisme. Une certaine distance à l’égard de la littérature et de la poésie comme « champ esthétique[10] » est revendiquée.
En février 2021, une enseignante canadienne a été menacée de licenciement pour avoir lu un poème de Jacques Prévert, « Pour toi mon amour[11] ». Une élève s’était en effet offensée de cet amour auquel le narrateur promettait d’acheter des chaînes avant d’aller la/le chercher au marché aux esclaves[12].
Triste exemple où le langage est pris comme signe, porteur d’une seule signification, celle de la domination (de l’esclavage en l’occurrence ici). Point d’accueil fait à la forme, à la métaphore, à la polysémie. Comme le dit Lacan : « Le propre de la poésie quand elle rate, c’est de n’avoir qu’une signification, d’être pur nœud d’un mot avec un autre mot[13] ».
Un nœud trop noué, ça ne permet pas les surprises, celles auxquelles nous habitue l’inconscient.


[1] Cf. l’argument d’É. Zuliani pour les 52e Journées de l’ECF : https://journees.causefreudienne.org/argument-1/
[2] Cf. Marty É., Le Sexe des modernes, Paris, Seuil, 2021, p. 35.
[3] Précisons que J. Butler elle-même s’étonne de ce que son livre et ses réflexions ont pu engendrer : « Je ne pensais pas que ce livre serait lu par tant de personnes différentes, ni qu’on y verrait une « intervention » stimulante pour la théorie féministe, ni encore qu’on le citerait comme l’un des textes fondateurs de la théorie queer. Ce livre a commencé à vivre sa vie bien au-delà de mes intentions premières et cela pourrait venir du fait que les conditions de réception ont changé entre-temps ». Judith Butler. « Préface à la seconde édition (1999) de Gender Trouble. Feminism and the subversion of identity », Cahiers du Genre, n° 38, 2005.
[4] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 819.
[5] La Sagna P., « La perlocution, l’humain et les espèces », sur le site des 52e Journées de l’ECF : https://journees.causefreudienne.org/la-perlocution-lhumain-et-les-especes/
[6] Marty É. & Miller J.-A., « Entretien sur ”Le sexe des Modernes” », Lacan Quotidien, n° 927, 29 mars 2021, p. 12.
[7] Ibid., p. 27.
[8] Butler J., Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, éditions Amsterdam, 2004, p. 21.
[9] Marty É., Le Sexe des modernes, op. cit., p. 33.
[10] Ibid., p.25.
[11] https://www.courrierinternational.com/article/cancel-culture-une-enseignante-canadienne-sanctionnee-pour-un-poeme-de-prevert.
[12] Je suis allé au marché aux oiseaux Et j’ai acheté des oiseaux Pour toi Mon amour / Je suis allé au marché aux fleurs Et j’ai acheté des fleurs Pour toi, Mon amour / Je suis allé au marché à la ferraille Et j’ai acheté des chaînes Pour toi mon amour / Et puis je suis allé au marché aux esclaves Et je t’ai cherchée Mais je ne t’ai pas trouvée, Mon amour.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 11.