Une si belle auto ?

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« ll est bien certain qu’on a une automobile comme une fausse femme. On tient absolument à ce que ce soit un phallus, mais ça n’a de rapport avec le phallus que du fait que c’est le phallus qui nous empêche d’avoir un rapport avec quelque chose qui serait notre répondant sexuel, et qui est notre répondant parasexué.
Le para, chacun le sait, ça consiste à ce que chacun reste de son côté, que chacun reste à côté de l’autre. »
Lacan J., « La troisième » (1974), La Cause freudienne, n°79, mars 2011, p. 32.

 

Le phallus, clé du septième ciel et instrument propre à écrire la formule du rapport sexuel – achevé ! – n’y comptons pas, Jacques Lacan douche nos espoirs les plus fous. Et pourtant, cette auto si belle, à la carrosserie tellement polie qu’on s’y mire, semblait bien s’en faire le signe. Appel du désir, plénitude du fantasme si docile à l’outrance et si prompt à faire croire que plus l’automobile est éblouissante, plus la promesse est arrogante.

Une femme est un symptôme

Mais une automobile n’est pas un phallus, c’est une « fausse femme », un ersatz de femme en quelque sorte. Nous pensons immédiatement à cette citation de Lacan dans la leçon du 21 janvier du Séminaire « RSI » : « Et je saute le pas – pour qui est encombré du phallus, qu’est-ce qu’une femme ? C’est un symptôme. » [1] Voilà le secret, une femme n’est pas un phallus pour un homme même si elle peut s’en faire le semblant, c’est un symptôme. L’équivalence Girl = Phallus [2] avancé par Fénichel et reprise par Lacan dans son grand texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » est délaissée par lui. Lacan dit d’ailleurs qu’il « saute le pas », il saute le pas du réel vers un au-delà du phallus. C’est ce que soutient Dominique Laurent dans son magnifique texte [3] « Femme-symptôme et homme-ravage » lorsqu’elle dit : « La version lacanienne est de dire qu’au moment où elle est reconnue comme objet a par l’homme, elle est en contact avec S(Ⱥ). »
La femme symptôme s’inscrit comme objet a dans le fantasme de son partenaire et cette manœuvre lui ouvre la voie de la jouissance féminine. C’est, de ce point de vue, tout à fait conforme aux formules de la sexuation. [4]

Une femme symptôme d’un autre corps

Dans le texte « Joyce le symptôme » [5] Lacan donne une définition plus précise qui complète celle de « RSI » : « Une femme, par exemple, elle est symptôme d’un autre corps. » Nous pouvons lire dans cette seconde citation, un peu plus tardive que la précédente, une avancée à la fois discrète et fondamentale. Lacan situe clairement son propos dans le champ hétérosexuel, dans le champ de la relation entre deux partenaires, homme et femme : une femme est un symptôme en tant qu’elle se plie à la discipline phallique et se fait l’objet a du fantasme d’un homme pour donner corps à sa jouissance.

Se passer du phallus ?

Lorsqu’il avance qu’une femme est le symptôme d’un autre corps, il ne précise pas et Dominique Laurent le souligne en conclusion de son texte [6], « si cet autre corps doit être porteur du phallus. » Lacan saute là « un autre pas » et ce pas pourrait nous permettre de mieux saisir les tenants et les aboutissants de ces grandes questions actuelles sur le genre et « la nouvelle guerre des sexes. » En effet, dire qu’une femme peut être le symptôme d’un autre corps, sans plus de précision, souligne qu’elle peut à la fois avoir accès à la relation sexuelle et à la jouissance féminine sans en passer par le phallus.

Des hommes, les femmes et la jouissance féminine

En outre, nous savons depuis les derniers Séminaires que la jouissance féminine n’est pas l’apanage des femmes. Lacan a pris appui sur cette modalité de jouissance qu’il dit aussi supplémentaire, au-delà du phallus, pour en faire « le régime de la jouissance comme telle » [7], c’est-à-dire un événement de corps. Dans Encore [8], Lacan avance, en prenant l’exemple du mystique saint Jean de la Croix, « qu’on n’est pas forcé quand on est mâle, de se mettre du côté dux Fx. On peut aussi se mettre du côté du pas-tout ». Par ailleurs, Gil Caroz note que le sentiment d’étrangeté qu’éprouva Freud sur l’Acropole fut « une rencontre furtive avec le pas-tout » [9].

Sans doute les hommes ont-ils un accès plus subreptice, plus « furtif » à la jouissance du pas-tout puisqu’ils restent malgré tout « encombrés au titre du phallus » [10], mais l’analyse peut aider un homme à ne pas reculer devant l’autre jouissance.

En tout état de cause, considérer qu’une femme peut être le symptôme d’un autre corps sans plus de précision, considérer la jouissance féminine comme régime de la jouissance comme telle, oblige, me semble-t-il, à réexaminer la raideur structurale de la répartition des sexes.

Le corps comme trou

C’est à la même époque que Lacan développe une nouvelle approche du corps, du corps comme trou : un corps traumatisé par le signifiant dont la marque indélébile distingue deux sortes de jouissance : la jouissance du corps, la jouissance sinthomatique et la jouissance de la parole. [11]

Pour autant la percussion du signifiant sur la substance vivante ne « produit » pas un corps sexué « ni même un être sexué mais un corps qui se jouit : la jouissance du parlêtre est d’abord une jouissance asexuée. Ni le corps, ni l’être ne sont inscrits a priori sexuellement. Cette inscription est un « choix » inconscient qui s’ancre dans le nouage de l’être et du corps et qui implique les trois dimensions, du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique. En aucun cas l’anatomie n’est aux commandes. Lacan le précise d’une autre manière : « Ce qui est de l’être, d’un être qui se poserait comme absolu, n’est jamais que la fracture, la cassure, l’interruption de la formule être sexué en tant que l’être sexué est intéressé dans la jouissance. » [12] C’est ce que rappelle Clotilde Leguil lors de son intervention au cours de J.-A. Miller, « L’Un-tout-seul ». [13]

L’objet, le fantasme, le phallus, se distinguent dans un temps second, accompagnant l’image avec laquelle [l’homme] fait le monde. [14] Seul, dirons-nous, le symptôme est premier. Lacan l’appelle le sinthome, mixte du signifiant traumatique et de la jouissance objectale que l’opération extrait et sépare.

Dire d’une femme qu’elle est un symptôme, c’est souligner sa proximité avec la jouissance du corps mais c’est aussi bien confirmer qu’elle n’est pas-toute. Dire d’une femme qu’elle est symptôme d’un autre corps, c’est ajouter à la proposition précédente ce fait qu’on peut être femme en dehors de la voie phallique, en se passant du phallus pour se servir d’autres outils afin d’articuler le corps et l’être sexué. Ainsi procède Anna, qui « sentait que son corps n’était pas le sien », qui se sentait plutôt homme et qui maintenant se sent plutôt femme grâce notamment au théâtre où elle a pu construire une ébauche d’identification paternelle. La manière dont elle exprime sa fluidité de genre n’est pas sans évoquer ce que dit Lacan dans « Joyce le symptôme », qu’avoir un corps « ça se sent » et qu’ensuite ça se démontre. Ainsi l’identité sexuelle, est d’abord une affaire d’être, c’est-à-dire d’imaginaire et de symbolique mais c’est dans le corps, c’est-à-dire dans le réel, qu’est puisée la jouissance qui en alimente l’accomplissement. Pour Anna, la jouissance qu’elle « sent » dans son corps n’est pas solidement nouée à une identité sexuelle stable : nous parions qu’elle pourra rendre ce nouage moins labile.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII « RSI », leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ? n°3, mai 1975, p. 108.
[2] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 565.
[3] Laurent D., « Femme-symptôme et homme-ravage », La Cause freudienne, n°63, Paris, juin 2006, p. 39.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 73.
[5] Lacan J, « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 569.
[6] Laurent D., op. cit.
[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien » (2000-01), enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris 8, leçon du 2 mars 2001, non publié.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 70.
[9] Caroz G., « Des hommes aussi bien que les femmes », La Cause du désir, n°103, novembre 2019, p. 62.
[10] Cf., Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit.
[11] Miller J.- A. « L’inconscient et le corps parlant », Le réel mis à jour au XXIème siècle, collection Huysmans, Paris, 2014.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 16.
[13] Leguil C., intervention au cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris 8, leçon du 15 juin 2011,non publié.
[14] Lacan J., « Conférence de Nice » (nov. 1974), Cahiers cliniques de Nice, juin 1998.