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Victime et/ou bourreau

Je dis donc je suis, cette forte parole est aussi très généreuse puisqu’elle fait naître un partenaire – à chaque victime son bourreau. Bref qui souffre n’est plus seul(e) ! Mais entre la victime et le bourreau, le rapport est-il si sûr ? 

Bourreau et victime ne font couple que dans le sens. La clinique, qui consiste à chercher une logique derrière les apparences, révèle autre chose. Dès que la jouissance entre dans la danse, nos protagonistes s’avèrent irréductiblement séparés. Ce Witz bien connu commenté par Lacan l’éclaire à vif : « Fais-moi mal ! » demande le masochiste, « Non ! » répond le sadique. Sadique et masochiste ne peuvent donc jouir ensemble comme on aurait pu le croire puisque leurs modes de jouir respectifs s’excluent dès qu’ils se confrontent dans la parole[1]. La jouissance est une manière de chasseur solitaire qui sépare et fonde le non-rapport sexuel – à ne jamais oublier par les temps qui courent, si on a l’un on n’a pas l’autre…

Bourreau et victime font d’autant moins couple qu’ils sont agités par des jouissances parallèles voire identiques. En effet, la jouissance est foncièrement masochiste, puisqu’il s’agit toujours non pas d’un corps qui jouit d’un autre corps mais qui se jouit lui-même. C’est dire que masochiste et sadique occupent tous deux une position d’objet, évidente pour le premier, voilée par la dénégation pour le second. Sadisme et masochisme peuvent se rencontrer à la fois comme structures distinctes, celles de la perversion, ou de façon plus discrète mais aussi plus fréquente comme traits de perversion dans les névroses.  

La clinique des psychoses montre que tout ceci se distribue différemment parce que le poids du réel y est prépondérant. La violence et l’âpreté de la jouissance ne se tempèrent plus dans le mot d’esprit du névrosé ou le dispositif pervers, mais flambent dans le délire. La paranoïa met ainsi en évidence un Autre méchant et la schizophrénie un corps défait par la jouissance folle d’un Autre anonyme identifiable au langage même. Les Mémoires du Président Schreber, monument autant littéraire que clinique, illustrent les deux côtés à la fois.


[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 67-68.