Vivian Maier : je suis ce que nous sommes

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Vivian Maier a passé sa vie à capturer des images des gens qu’elle croisait dans les Alpes françaises d’où elle est originaire, autour du monde lors de son voyage solitaire, et surtout dans les rues américaines de New York, Chicago, etc. Une partie de sa recherche, comme le met en valeur l’exposition au Bozar à Bruxelles[1], a consisté à attraper ses doubles dans leur reflet éphémère apparaissant dans les vitrines, les rétroviseurs, les jantes en aluminium ainsi que son ombre projetée en divers lieux. Mais qui était Vivian Maier[2] ? Un mystère. Bien que son activité photographique ait été une réelle passion comme en témoignent les tonnes de pellicules récupérées par un agent immobilier au goût artistique affûté, Vivian Maier n’a fait développer qu’une petite partie de ses clichés et n’a jamais chercher la reconnaissance de son travail d’artiste.

Que tentait-elle d’attraper par cette activité productrice de nombreuses caisses de pellicules stockées dans un garde-meuble qu’elle ne fut plus en mesure de payer à la fin de sa vie ?

Si son frère et sa mère ont respectivement souffert de schizophrénie et de paranoïa, Vivian Maier a passé sa vie à l’abri de la psychiatrie, bien qu’elle ait souffert d’un syndrome d’accumulation de journaux et de photos, devenu peu à peu handicapant et trop onéreux. Elle a choisi la seule voie identificatoire stable, sa grand-mère maternelle, Eugénie, qui était cuisinière française auprès des plus riches de la jet society. Vivian, elle, fut gouvernante auprès de leurs enfants. Mais elle avait néanmoins hameçonné un objet chez la mère : l’appareil photographique que celle-ci, étrangement pour l’époque, posséda un temps, mais dont elle ne fit pas grand usage. Avec ces deux recours, la grand-mère et l’appareil photographique, sans négliger sa grande intelligence, cette femme étrange, tant masculine que féminine, traversa la vie en s’occupant des enfants des autres.

Néanmoins, Vivian Maier n’avait aucun doute sur son talent de photographe. Son escabeau n’avait pas besoin du jugement de l’autre. Elle n’était pas vraiment seule d’ailleurs, comme pouvait le laisser apparaître son étrange façon de parler d’elle au « nous » majestatif.

Contrairement à l’assertion qui consiste à dire « je suis ce que je dis », le sujet ici se présente sous la forme de ses reflets photographiques, qui sans déclaration produit un corps à partir de toutes les images récoltées : « Je suis ce que je photographie » quoique vous en pensiez.

Pas d’adresse à l’Autre pour ce qui touche à sa passion. Pas étonnant que cette femme fascine notre monde où l’image règne et où chacun court derrière son selfie. Vivian Maier capturait ses reflets mais n’avait pas besoin de les voir. Elle se situait au-delà du miroir, pour autant que « la conception du stade du miroir […] apporte [des lumières] sur la fonction du je dans l’expérience que nous en donne la psychanalyse. Expérience dont il faut dire qu’elle nous oppose à toute philosophie issue directement du Cogito[3]. »


[1] Vivian Maier, « L’autoportrait et son double », Bozar, Bruxelles, 2022.
[2] Pour en apprendre davantage : « Vivian Maier révélée », Ann Marks, Delpire & co, Paris, 2022.
[3] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 93.