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Axe 2 – Phrases marquantes formulées, révélées dans la cure: demande, symptôme, fantasme, paradoxes

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L’un des enjeux du thème des prochaines Journées de l’École de la Cause freudienne est d’expliciter plus avant ce qu’en psychanalyse on entend par énonciation, dans ses rapports aux énoncés que sont les phrases marquantes. Lilia Mahjoub nous y invite dans son argument. Avançons à partir de quelques exemples cliniques.

Demande et désir inarticulable
En début de cure, Dora témoigne de sa prise dans le circuit de la demande comme objet d’échange. Elle rapporte le propos qui a suscité sa gifle à M. K* : « ma femme n’est rien pour moi[1] ». La suite démontre que cette phrase suppléait à ce qui ne pouvait se dire : son désir – Mme K* incarnant un pas-tout tenant lieu d’une question sur sa féminité. Dès lors, comment l’inarticulable du désir s’interprète-t-il, ou pas, quand une telle phrase marquante est prise dans le circuit de la demande ?
Telle analysante épingle sa famille par un énoncé : « Dans la famille, on ne sait pas faire. » Victime de sa parenté, elle s’est forgé un fort caractère qui, à présent, l’encombre. S’étant rendue chez une amie avec une robe et un fer à repasser, elle y oublie ce dernier. Curieusement, elle n’ose ni téléphoner ni aller le chercher. L’analyste fait entendre le laisser-fer, ce qui est l’occasion, pour elle, de formaliser un symptôme et d’apercevoir la grammaire pulsionnelle qui réglait jusque-là sa vie amoureuse.

Implication du fantasme
Une autre phrase de la clinique freudienne éclaire identification et fantasme : « Je ne peux plus vivre ainsi », se plaint l’Homme aux loups du fait de ses incontinences anales. Freud la commente ainsi : « Il avait terriblement honte, et se lamentait […] : il ne pouvait plus vivre ainsi. […] il avait emprunté à quelqu’un d’autre les mots […]. Un jour, sa mère l’avait emmené tandis qu’elle accompagnait à la gare le médecin qui l’avait visitée. Elle se plaignit […] de ses douleurs et de ses pertes de sang et s’exclama, en utilisant les mêmes mots[2] ». À ce propos, Jacques-Alain Miller note que si « nous voulons chercher ce qu’est le signifiant-maître, et ce que sont ces paroles qui restent alors […], nous en avons un exemple majeur[3] ». Cette phrase renvoie à la question de l’identification à la mère. Quelle en est la nature ? « On pourrait essayer de différencier l’identification avec la femme comme retour du refoulé – qui suppose que des traits de la mascarade féminine soient adoptés mais sans mettre en cause l’existence de la castration – et l’identification avec la femme qui supposerait […] que la conviction de la réalité de la castration ne soit pas posée, ne soit pas avérée[4] ». La fonction du fantasme n’est pas impliquée de la même manière si l’identification est médiatisée ou non.

Pouvoirs de l’équivoque
L’équivoque joue un rôle éminent dans les rapports énoncé–énonciation. Hans l’éclaire, en donnant l’explication du « choix » signifiant de sa phobie. Le père veut savoir pourquoi son fils a spécifiquement la phobie des chevaux, qu’il qualifie de « bêtise », et dialogue à ce propos avec lui : « Et c’est là que tu as attrapé la bêtise ? — Parce que [les enfants] disaient tout le temps : “À cause du cheval ?” (Il accentue à cause). Et alors c’est peut-être parce qu’ils ont parlé ainsi : À cause du cheval, peut-être que j’ai attrapé la bêtise[5] ». Le père de Hans ne saisit pas cette étrange cause. Freud indique alors que la peur des chevaux s’est étendue à celle des voitures, par une consonance verbale en allemand entre Wegen (cause) et Wagen(voiture) : « Il n’y avait, de fait, rien d’autre à découvrir que l’association verbale, qui échappe au père de Hans. C’est là un excellent exemple des conditions dans lesquelles les efforts d’un analyste portent à faux.[6] »
Christine Angot, analysante, témoigne, à cet égard, dans son ouvrage Rendez-vous, de la fonction de l’équivoque. Lors d’une séance, elle rapporte une conversation avec un homme où elle lui demande s’ils sont dans un rapport amoureux. Il lui répond : « je pense que ce n’est pas un rapport amoureux, mais je sais que tu ne me crois pas quand je dis ça[7] », phrase qui la plonge dans un infini tourment. En séance, elle dit la phrase qu’elle ne comprend pas, qu’elle n’entend pas. L’analyste « m’aidait […] à la décomposer […]. Il la reprenait, puisque je ne comprenais rien. Il disait : ce n’est pas un rapport amoureux, mais je sais que tu ne me crois pas quand je dis ça, c’est-à-dire : je ne suis pas amoureux, et je peux me permettre de te le dire, puisque je sais que tu n’y crois pas. Ça voulait donc dire, si je comprenais bien […] : je suis amoureux mais il faut que tu t’en charges. [L’analyste] disait : oui[8] ». 

Paradoxe
La phrase marquante, sorte de citation issue de tel ou tel personnage de la vie du sujet, a le statut d’énoncé, mais relatée comme marquante, elle est aussi énigme en quête d’une énonciation. Et comme l’indique J.-A. Miller, « pour atteindre l’énonciation, encore faut-il prendre en compte les coordonnées du désir de l’énonciateur, le contexte de celui-ci et sa situation existentielle.[9] »


[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1973, p. 73.
[2] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, Paris, Gallimard, 1981, p. 229-230.
[3] Miller J.-A., « L’Homme aux loups (suite et fin) », La Cause freudienne, n°73, décembre 2009, p. 73.
[4] Ibid., p. 96.
[5] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq psychanalyses, op. cit., p. 133.
[6] Ibid., p. 134, note 1.
[7] Angot C., Rendez-vous, Paris, Flammarion, 2006, p. 163.
[8] Ibid., p. 168.
[9] Miller J.-A., « Double Je », L’Hebdo-Blog, n°329, 4 mars 2024, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

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