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Axe 8- Phrases marquantes, slogans, formules, holophrases, diktats de l’époque, suscitant angoisse (du futur), contagion, identification, censure, rejet, passage à l’acte

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À l’opposé des paroles marquantes, pourrait-on croire, se trouvent les ritournelles que Lacan donne volontiers comme exemple de paroles vides, dénuées de sens, disques rayés. Quand le langage se défait, subsiste pourtant en elles un élément de structure qui peut se réduire à un usage fonctionnel, qu’elles tiennent de leur rapport à notre bain de langage.


Fonction de la ritournelle
Le recours aux proverbes ou aux maximes peut devenir un dit qui secourt. Telle jeune femme, effondrée par la mort de sa mère, se trouvait perplexe devant l’énigme du gouffre. Une parole de l’analyste se référant au contexte culturel de l’analysante, « la poussière retourne à la poussière », a pu lui servir comme voile de ce trou surgi dans le monde. Comme une rampe bordant le vide, c’est une formule qui « arrête la signification[1] ».
Cet effet de la ritournelle se produit quand nous répétons les formulations de Lacan sans plus interroger ce qu’elles disent. Le serinage des formules amortit leur sens, et le langage devient, selon la formule de Lacan inspirée de Mallarmé, pareille à « l’échange d’une monnaie dont l’avers comme l’envers ne montrent plus que des figures effacées et que l’on se passe de main en main en “silence”[2] ».


Impératif du slogan
En revanche, la dimension impérative du signifiant peut se révéler par l’effet des slogans ou des diktats de l’époque. « Manger cinq fruits et légumes par jour » fait entendre l’injonction : « Mangez ! » Bernard Seynhaeve explique qu’au Courtil, il évite de persécuter les enfants à l’heure du repas par l’injonction d’aller à table, préférant parler à la cantonade.
Notre époque démontre en effet comment certains discours attisent l’angoisse – « il n’y a pas de planète B » – ou poussent à l’acte, ne serait-ce que par l’exemple désolant des djihadistes. Tandis que d’autres permettent de manifester un élan de solidarité, tel « Je suis Charlie » qui, lors des épreuves des attentats, offre un point d’identification au plus grand nombre.
« Veillez à l’espace situé entre le marchepied et le quai », répète par jeu, à voix haute, un jeune enfant en même temps qu’elle est débitée par le haut-parleur du train. Les « recommandations de bonnes pratiques » peuvent encombrer le sujet, telle cette analysante aux prises avec les principes de la « parentalité positive » : « Toutes larmes d’enfant appellent une réponse bienveillante. » Réveillée plusieurs fois par nuit, elle est épuisée. Le dire en analyse produit un début de séparation d’avec cet impératif : « Ne pas répondre réveille ma culpabilité dans des proportions délirantes. » L’analyste interprète : « Vous voulez un peu trop être une mère parfaite. » « Je veux faire mieux que mes parents, ne pas reproduire leurs erreurs », « Pourtant à d’autres moments, j’arrive bien à mettre des limites à mon fils. Je n’écoute pas assez. » L’analyste coupe par un Oui ! à rebours de ladite bienveillance surmoïque.


Un dire, des usages
Une formule qui opère une cristallisation de l’opinion publique peut galvaniser des foules. Mais la répétition d’une antienne peut aussi avoir un usage pour le sujet. Ainsi, un jeune homme, dont l’identité sexuée vacille sous l’effet d’un pousse-à-la-femme, aime chanter sans cesse ce refrain de son idole : « Sans contrefaçon, je suis un garçon ». Cette phrase a pour lui une structure moebienne : vise-t-elle à consolider son identité masculine ou bien révèle-t-elle qu’il est comme la chanteuse, Mylène Farmer, une femme qui chante ? Ou les deux ?


Un dire, des conséquences
Lacan, dans son enseignement, en redonnant sa dignité à la parole, fait qu’un dire puisse avoir des conséquences*, car dans ce qu’il appelle le discours courant, le « disque-ourcourant », sans le discours analytique, « on s’y noie »[3].


[1] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.805.
[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, op. cit., p.251.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p.34.

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