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Axe 4 -Phrases marquantes contingentes : lues ou entendues, faisant énigmes, aphorismes, sentences, vade-mecum ou style de vie

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Les phrases marquantes proposées comme 4e axe clinique du thème des prochaines Journées de l’École de la Cause freudienne sont de celles rencontrées dans la pure contingence, qui imposent leur frappe imprévisible et échappent à l’ordre du sens. 

Réordonner les contingences passées
Prenons comme point de départ le « Discours de Rome » dans lequel Lacan revient sur l’analyse par Freud de l’Homme aux loups. Après être parvenu à cerner la fameuse scène primitive, Freud, indique-t-il, « suppose les resubjectivations de l’événement qui lui paraissent nécessaires à expliquer ses effets à chaque tournant où le sujet se restructure[1] ». Le but de la cure est ainsi défini : il s’agit de « réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté où le sujet les fait présentes ». Contingence et nécessité s’accordent par la résorption de la première dans la seconde. Aussi, le symptôme – en tant que témoin de l’inconscient, lui-même structuré comme un langage – trouve-t-il logiquement à se résoudre dans une analyse du langage. Dans cette logique, l’analyste se fait praticien de la fonction symbolique, maître de la vérité ou scribe.
Mais la contingence se montre rétive à ces resubjectivations sans fin – ce dont les cures témoignent bien souvent. Une autre logique, orientée vers le réel, invite à considérer autrement la question de la contingence, avec ses incidences dans la pratique.

La contingence, condition de l’accès au réel
Dans un deuxième temps de l’enseignement de Lacan, la contingence n’est plus appelée à entrer dans le rang du signifiant. Elle s’impose au premier plan et se conjugue avec l’impossible. Elle devient condition suffisante « pour qu’une amorce soit conquise de ce qui doit s’achever à le démontrer, ce rapport [sexuel], comme impossible, soit à l’instituer dans le réel[2] ». Si cette condition de la contingence manquait, le sujet se maintiendrait véhiculé dans l’automaton de la chaîne signifiante, représenté par un signifiant auprès d’un autre signifiant – pur S barré. « Côté automaton, dit Jacques-Alain Miller, on trouve la routine, une loi de fonctionnement[3] ».
La tuché, de son côté, se produit d’une manière ou d’une autre, imprévisible, et « n’a d’autre durée que l’instant[4] ». C’est la rencontre « qui relève du hasard, de l’aléatoire, de la contingence et qui vient rompre l’ordre nécessaire de l’automaton». Elle brise l’articulation signifiante et se présente toujours sous la forme du traumatisme. Aucune fondation imaginaire ou symbolique ne résiste à ce que J.-A. Miller nomme l’« acide de la contingence[5] ».
En témoigne cette très jeune enfant qui, lors d’une première rencontre, livre la cause de ses symptômes récemment apparus : « C’est à cause d’un mot ; ma maman, elle n’aurait jamais dû me dire ce mot-là. – Et quel est ce mot ? – Intimité ». Elle explique que sa mère, trouvant qu’elle allait un peu trop souvent dans la chambre de ses parents, lui avait dit : « Ton papa et moi, nous avons besoin d’un peu d’intimité ». Reconnaître le traumatisme introduit par cette phrase, prendre en compte l’énigme à laquelle elle se heurte, la soulage immédiatement. Elle arrivera souriante et joyeuse au deuxième rendez-vous, toute occupée à m’expliquer les nouveaux jeux qu’elle invente avec ses copines. Elle poursuivra son chemin, au petit bonheur la chance…

Qu’est-ce que le destin ?
Pour le parlêtre, soumis au régime de la rencontre, du hasard, tout n’est pas déterminé dans le programme signifiant. « Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche et dont nous faisons notre destin, car c’est nous qui le tressons comme tel. […] Nous sommes parlés, et, à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. En effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin[6] ».
Dans les interventions proposées en salles simultanées des Journées à venir, les praticiens auront à mettre en évidence l’acte de l’analyste lorsqu’il coupe court au flot du sens pour produire, extraire ou faire surgir l’effet d’une de ces phrases marquantes – phrases qui peuvent paraître insignifiantes, tragiques, violentes, drôles, fascinantes, baroques, etc. Comment ont-elles impacté le parlêtre, laissé leur marque dans le corps, dans la langue, à quelles inventions symptomatiques ont-elles donné lieu, à quel rapport nouveau au symptôme ?
Comme « phrase marquante » pour orienter les travaux, nous proposons cette phrase de Lacan : « Ce que nous avons à surprendre, est quelque chose dont l’incidence originelle fut marquée comme traumatisme[7]. » J.-A. Miller y ajoute ce néologisme : l’analyste est un « surpreneur de réel[8] ». Il s’agit pour lui de « surprendre d’une vue de biais ses émergences fugaces ».

[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 256.
[2] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 539.
[3] Miller J.-A., « Explication de l’Ecole à des jeunes de Buenos-Aires », La Cause du désir, 115, p.66.
[4] Ibid.
[5] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 7.
[6] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 162-163.
[7] Lacan J., « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, op. cit., p. 353.
[8] Miller J.-A., « Ouverture. De la surprise à l’énigme », in Miller J.-A. (s/dir.), Le Conciliabule d’Angers. Effets de surprise dans les psychoses, Paris, Agalma, 1997, p. 12.

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