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Axe 5 -Phrases marquantes prononcées dans le rêve et inédites

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Dans les rêves, on peut entendre ou savoir que tel ou tel énoncé a été prononcé par un des protagonistes, soi-même à l’occasion. Si l’image, sa mise en scène, est l’emblème des pensées inconscientes dans le rêve, ce qui s’y dit est aussi matériau du rêve. Une phrase dite dans le rêve peut retenir l’attention de l’analysant. C’est une contingence à lire dans le travail analytique. Une phrase marquante peut être relevée comme telle par l’analyste qui l’entend. Elle oriente son acte qui « consiste à libérer l’association, soit la parole, de ce qui la contraint [1] ».


Chose bien étrange
Si l’expression n’appartient pas à la littérature freudienne, L’Interprétation des rêves permet d’interroger ce que serait une phrase marquante et inédite d’un rêve dans l’expérience analytique.
Freud débute ainsi le récit d’un de ses rêves par une phrase prononcée par l’un des protagonistes, rapportée à la forme indirecte : « Le vieux Brücke doit m’avoir imposé une tâche quelconque. Et – CHOSE BIEN ÉTRANGE – cette tâche consiste dans la préparation de la partie inférieure de mon propre corps, bassin et jambes ; je vois cette partie de mon corps devant moi, comme dans la salle de dissection, sans cependant avoir la sensation que cette partie manque à mon corps, et sans le moindre sentiment d’horreur. [2] » Freud associe l’ordre énoncé au temps où il était étudiant en médecine et où son professeur, Ernst Wilhelm von Brücke, le forçait, par ses ordres énergiques, à ne pas retarder la publication de ses recherches. La phrase devient marquante pour le rêveur, car la tâche imposée lui apparaît chose bien étrange : on lui intime de procéder à sa propre dissection sur une partie détachée de son corps. Elle lui ouvre la voie à une interprétation lumineuse : « La préparation sur mon propre corps, dont je suis chargé en rêve, est donc cette analyse de moi-même que comporte la publication de mon livre. [3] » Il y repère les coordonnées de sa position subjective : s’arracher pour se séparer de son livre.
Ce cheminement de Freud permet de proposer quelques orientations cliniques sur la notion de phrase marquante prononcée dans le rêve et inédite.


Signal du désir, émergence du sujet
En premier lieu, une phrase marquante signale par où, dans le rêve, se révèle le sujet.  Elle marque par l’étrangeté qui fait douter le rêveur, et livre les éléments sans lesquels l’énoncé produit ne trouverait pas son destinataire. Elle permet en effet de distinguer, sous ce déguisement de l’être, où chercher le désir du rêveur. Lacan parle de « colophon du doute [4] » pour faire valoir le vacillement et le doute propre au rêve qui rend compte de l’épreuve d’un manque et de la division du sujet. La phrase marquante serait une expression du colophon du doute défini par Lacan comme « cette petite main indicative qu’on imprimait dans la marge [d’un manuscrit] [5] » qui se révèle en marge du récit du rêveur : « là où c’était, […] le sujet doit advenir [6] ». Une phrase marquante inédite dans le rêve serait ce signal propre à faire surgir un sujet divisé grâce au déchiffrage.


Index d’une jouissance, d’un réel
Quelque chose des paroles prononcées dans le rêve ne se déchiffre pas, il y a une opacité irréductible dans la levée du refoulement que constitue tout passage à la parole pourvue de l’armature des signifiants, toujours avec un sens sexuel. En effet, il y a une autre dimension, celle de la jouissance, dont témoigne précisément le rêve de Freud. C’est son impossibilité à se séparer de sa jouissance à conserver, à garder son livre qui couvre un impossible-à-dire, soit un réel. Dans la suite du rêve, Freud décrit le vidage de son bassin « de grosses tubérosités couleur chair [pour] dégager soigneusement quelque chose […] qui ressemblait à du papier d’étain [7] ». La phrase marquante peut être l’index d’un réel. Elle est cet aiguillage de signifiants, l’inédit d’un dire qui cerne ce qui va de travers pour chacun. Repérer si une phrase prononcée dans un rêve pousse à chercher là où ça jouit pour le parlêtre peut alors s’avérer marquant et inédit dans l’expérience analytique.


[1] Miller J.- A., « L’analyste et son inconscient », Quarto, n°119, juin 2018, p. 12.
[2] Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1993, p. 385.
[3] Ibid., p. 386.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 45.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Freud S., L’Interprétation des rêves, op. cit., p. 385.

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