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Phrases : l’inouï, l’insu, l’insensé

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Les phrases marquantes du docteur Lacan, pas nécessairement les mêmes pour tous, surprennent et orientent. François Regnault a relaté comment ses paroles l’ont frappé – pas simplement là une phrase, mais le fil singulier et subversif d’une énonciation[1]. Dans un autre contexte, à propos du verbe, dont le sujet reçoit le message, Lacan évoquait un acte de l’histoire du sujet, qui lui donne sa vérité, et il proposait une série de ce qui peut faire marque, marque de ce qui manque : « L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs.[2] »
Cet ailleurs se situe, en reprenant et en résumant les mots de Lacan, dans les monuments (où le symptôme hystérique se déchiffre comme une inscription), dans les documents d’archives (souvenirs de l’enfance), impénétrables, dans l’évolution sémantique (qui répond au stock et aux acceptions du vocabulaire particulier, comme au style de vie et au caractère), dans les traditions, dans les légendes (qui véhiculent l’histoire sous une forme héroïsée), dans les traces, enfin, qu’en conservent les distorsions.

Extension du domaine du malentendu
L’infinie variété des phrases marquantes, avec ou sans cohérence syntaxique, fait écho à l’étendue du registre du malentendu, où le son, l’intonation, la voix, l’énoncé particulier, pas seulement la polysémie, ou l’équivoque, peuvent venir dire une reconnaissance, une énigme, une menace. 
Ainsi, une mère répétait qu’il faut toujours dire à sa fille qu’elle est belle même si ce n’est pas vrai… Multiples effets, pour la fille, de cette prétendue bonne intention. Ou encore la marque, pour un jeune homme, d’une réplique du film de Marcel Carné Le Jour se lève où Jules Berry, surpris derrière une porte, dit sans vergogne : « Eh oui, j’écoute aux portes ! » Phrase marquante par ce qu’elle recouvrait de la jouissance incluse et dont la formulation d’un fantasme éclairera l’accroche. Bien connu, Romain Gary, lequel exécutera le programme héroïque prévu par sa mère. Exemples simples au regard de la complexité du thème des 54es journées de l’École de la Cause freudienne. Extrême, cette femme hors lien social, assaillie par l’Autre, qui recouvrait ses vêtements de papiers sur lesquels elle inscrivait des phrases sur la mort, la solitude, parfois incompréhensibles. Phrases marquantes et marquées, comme pour telle autre qui portait à même son corps de multiples proverbes sans adresse.

Marque de l’impossible-à-dire
Comment nouer les marques laissées par des phrases et ce qui, pour l’être parlant, au-delà des dits, touche au réel ? La cure peut faire entendre à l’analysant le sens occulté d’une phrase familière, lui faire entendre par une phrase minimale de l’analyste, par un C’est ça !, une vérité inouïe mais déjà-là, une répétition non sue, ou lui permettre de se séparer d’un discours qui n’est pas le sien.
Aussi bien le silence de l’analyste peut-il être marquant, comme l’indique Jacques-Alain Miller à propos de l’interprétation, marque d’une « absence, qui est de structure » : « C’est la marque que, il me semble, toute interprétation qui veut se dire lacanienne porte : la marque de l’impossible-à-dire. »[3]
L’interprétation a son rôle à jouer, entre autres, dans la désidentification, dans l’allègement du poids des mots, dans les mensonges ou les vérités de lalangue singulière ou familiale, et, pour le thème des Phrases marquantes, ce sera sur le fond de ce que J.-A. Miller a développé, à savoir que « l’inconscient interprète[4] ».

Variations infinies
Lacan a dressé, à la suite de Freud, une liste des figures de style dans l’élaboration du rêve : « Ellipse et pléonasme, hyperbate ou syllepse, régression, répétition, apposition, tels sont les déplacements syntaxiques, métaphore, catachrèse, antonomase, allégorie, métonymie et synecdoque, les condensations sémantiques[5] »…
La longueur d’une phrase peut dépasser sa définition académique et tendre vers la performance littéraire, sous-tendue par une intention : Proust aurait écrit la phrase lisible la plus longue, dans Sodome et Gomorrhe, sur l’homosexualité[6]. Perec, lui, s’est voulu illisible, façon d’approcher l’âme humaine, avec L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation[7], phrase de plus de 100 pages. Pour Sollers, avec son roman Paradis, phrase de plus de 250 pages, il s’est agi, en simplifiant, de liberté et de plaisir : « Ici, on ponctue autrement et plus que jamais, à la voix, au souffle, au chiffre, à l’oreille ; on étend le volume de l’éloquence lisible ![8] »
Éric Marty fait valoir chez Barthes, qui a exploré la phrase comme objet, chez Flaubert, Balzac, un autre aspect, politique : l’aspiration à la « non-phrase », celle qui s’écarte du « régime paranoïaque », du « discours raisonneur », pour passer à un « régime pervers »[9]. La phrase bien faite résonne avec pouvoir, censure, mais sortie de son contexte, affranchie de la norme, « fétichisée », elle serait celle qui ouvre à l’être, par ses failles, son éclatement, ses bégaiements[10].
Une phrase peut avoir marqué l’histoire collective, comme le « J’accuse » de Zola, le « Je vous ai compris » de De Gaulle, le « Ich bin ein Berliner » de Kennedy ou le « I have a dream » de Luther King, où celui qui l’énonce inscrit dans si peu de mots un cri qui réclame justice, une vision politique.
Il se peut aussi qu’une phrase soit faite d’un mot. Tel le « Voilà » qui inaugure le récit qu’Anouilh va faire du destin d’Antigone. Ce peut être un simple « Bonjour ! », un impératif, « Viens ! », « Tue ! »
Ces variantes se rejoignent dès lors qu’elles marquent et ne sont pas des instruments de communication, comme le montre le fameux « Tu es ma femme », que Lacan qualifie, en 1954, de « chose absolument insensée », de « saut dans l’inconnu », phrase qui ne peut trouver sa place dans la science de la communication, mais est cependant « l’une des paroles les plus importantes que l’on puisse prononcer »[11].

Quid du sujet ?
Barthes, encore, pour conclure, dans le soliloque interne du discours amoureux : « N’est-ce pas au niveau de la phrase que le sujet cherche sa place – et ne la trouve pas – ou trouve une place fausse qui lui est imposée par la langue ? Au fond de la figure, il y a quelque chose de l’“hallucination verbale” (Freud, Lacan) : phrase tronquée qui se limite le plus souvent à sa partie syntaxique (“Bien que tu sois…”, “Si tu devais encore…”).[12] »
C’est ce qui sera notre boussole : qu’en est-il du sujet, où se place-t-il, eu égard à une phrase marquante ?


[1] Cf. Regnault F., « Vos paroles m’ont frappé… », Ornicar ?, n°49, août 1998, p. 5-12, rééd. La movida Zadig, n°1, 2017, disponible sur ici.
[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 259.
[3] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », La Cause freudienne, n°72, novembre 2009, p. 135.
[4] Cf. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, n°32, février 1996, p. 10.
[5] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage… », op. cit., p. 268.
[6] Cf. Proust M., Sodome et Gommorhe, in À la recherche du temps perdu, t. III, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1988.
[7] Cf. Perec G., L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation, Paris, Fayard, 2011.
[8] Sollers P., Paradis, Paris, Seuil, 1981, quatrième de couverture.
[9] Marty É., « Roland Barthes : une conférence sur la phrase », Genesis, n°30, 2010, p. 238, disponible ici.
[10] Cf. ibid., p. 237.
[11] Lacan J., « Du symbole, et de sa fonction religieuse », Le Mythe individuel du névrosé, Paris, Seuil, 2007, p. 66-67.
[12] Barthes R., Fragments d’un discours amoureux, in Œuvres complètes, t. V, Paris Seuil, 2002, p. 31, cité par É. Marty, in « Roland Barthes : une conférence sur la phrase », op. cit.

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