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Axe 10- Phrases marquantes effets et impact sur le corps

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Lacan, en 1951, nous rappelle ce pas de Freud qui vaut subversion : « contre Hésiode pour qui les maladies envoyées par Zeus s’avancent sur les hommes en silence », Freud « a pris la responsabilité […] de nous montrer qu’il y a des maladies qui parlent et de nous faire entendre la vérité de ce qu’elles disent »[1]. Parole et vérité se nouent au corps pour produire des symptômes que, dans la cure, il s’agit de lire et de dénouer.
La fin de l’enseignement de Lacan implique un autre versant du corps, dans un rapport moebien au premier, pas sans le réel – soit le corps vivant, affecté de jouissance. On pourrait croire que le corps et l’être ne font qu’un. Or le langage, dont le sujet est l’effet, fait voler en éclats l’être qui se décline dès lors comme manque-à-être et place le corps sous le régime de l’avoir.

Effet de jouissance, effet de sujet
Une définition renouvelée du symptôme s’en déduit : il n’est plus un « avènement de signification[2] » cryptée à interpréter, mais un « événement de corps[3] », selon l’expression de Lacan en 1975. La lecture de Jacques-Alain Miller lui donne une place déterminante pour rendre compte de la question demeurée opaque : Où placer le corps vivant dans la cure ? L’événement de corps désigne les « événements de discours qui ont laissé des traces dans le corps. Et ces traces dérangent le corps[4] ». En même temps, elles singularisent « le corps de LOM ».
Ces formulations impliquent un bougé. Selon la thèse structuraliste, le signifiant a des effets de sens, et donc de vérité. Désormais, le signifiant a des effets d’affect dans le corps vivant. L’affect doit s’entendre plus largement : « Il s’agit de ce qui vient perturber, faire trace dans le corps. L’effet d’affect inclut aussi bien l’effet de symptôme, l’effet de jouissance, et même l’effet de sujet, mais l’effet de sujet situé dans un corps, et non pas pur effet de logique.[5] » L’affect signe que la langue est traumatique pour le parlêtre.


Impact de la corporisation
Comment cette percussion du signifiant opère-t-elle dans le corps et pas seulement sur lui ? Le concept de « corporisation » y répond : la « corporisation […] est en quelque sorte l’envers de la signifiantisation. C’est bien plutôt le signifiant entrant dans le corps[6] ». Le signifiant mortifie le vivant du corps. La corporisation, elle, affecte le vivant en désorganisant le fonctionnement homéostatique du corps. Dans son impact, elle fait « sourdre la jouissance ». Le savoir devient « incorporé » : « le savoir passe dans le corps et il affecte le corps[7] ». Lacan « appelle affect, à partir du Séminaire XX, l’effet corporel du signifiant, c’est-à-dire non pas son effet sémantique, qui est le signifié, non pas son effet de sujet supposé, c’est-à-dire non pas tous les effets de vérité du signifiant, mais ses effets de jouissance ».


« N’oublie pas… »
Comment oublier dès lors cet analysant qui livrait une phrase, ô combien marquante, que sa mère lui adressait chaque fois qu’il sortait de la maison : « N’oublie pas ton cache-nez ! » Souvent, elle passait délicatement – un effleurement – sa main sur le cou de son fils tant aimé de peur qu’il ne prenne froid. Ce n’oublie-pas-ton-cache-nez signa pour l’analysant le fait que son propre corps ne lui appartenait pas, que sa mère seule savait ce qu’il lui fallait pour demeurer en vie – et le protéger de toute vie sans elle. Sans le cache-nez, il s’enrhumait, toussait, avait des maux de ventre, etc. Cette phrase, à laquelle il consentait, fut son lot. Cet impact sur son cou touchait tout son corps sexué et, plus tard, compliqua ses rencontres amoureuses avec les femmes. Il jouissait inconsciemment de cette annulation de vivant au profit de cette mère toute – dont l’effleurement l’a saisi. Sa longue analyse le fit sortir de ce « paradis » de l’enfance en tête-à-tête constant avec sa mère, où la jouissance incluse dans ces événements de corps, liés au froid, le figeait comme le garçon au désir congelé. La phrase marquante « N’oublie pas… » venait ainsi signer, telle une écriture silencieuse sur le corps, que, sans la mère, l’enfant était démuni – et commémorer cette première marque de jouissance. L’analyse produisit une décongélation du désir de l’analysant impliquant enfin une séparation d’avec l’Autre maternel. Un plus-de-vie en fut le bénéfice obtenu.


[1] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 217.
[2] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, op. cit., p. 515.
[3] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 569 : « Laissons le symptôme à ce qu’il est : un événement de corps, lié à ce que : l’on l’a, l’on l’a de l’air, l’on l’aire, de l’on l’a. »
[4] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000, p. 44.
[5] Ibid., p. 46.
[6] Ibid., p. 57.
[7] Ibid., p. 58.

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