S’il est évident que les intelligences artificielles (IA) – dernier super-gadget produit par les technosciences – n’éprouvent pas le sentiment de la vie, elles permettent néanmoins de renouveler et de préciser ce qu’il en est du lien entre le langage et ce sentiment que nous pouvons nommer aussi le plus-de-jouir. Elles « promettent d’annuler toute forme de désordre en régulant la jouissance1 », écrit très justement Mathieu Siriot dans la présentation de cette rubrique. Elles articulent le mirage, qui peut fasciner ceux qui y croient, de faire passer l’expérience du vivant à un langage chiffré – qui n’est donc pas symbolique, puisqu’il ne cherche pas à signifier une trace effacée, comme nous l’enseigne Jacques Lacan, l’effacement introduisant le registre du signifiant. Les large language models sont en effet des langages qui chiffrent, à travers des algorithmes génératifs, des informations collectées dans l’océan de big data. Ils n’ont du langage que la forme, le modèle, le semblant, mais non pas l’opération, car ils n’ont, comme l’être parlant, aucun réel à nommer. Ils sont eux-mêmes réel : des chiffres qui numérisent de l’information, mais sans produire aucun savoir, comme il est déjà établi dans les approches critiques de ces modèles.
Les IA peuvent, si on les interroge, vous dire ce qu’est la vie d’un point de vue biologique, philosophique, religieux, médical : elles vont chercher dans big data toute l’information disponible sur ce terme, mais elles ne savent pas ce que c’est, car elles ne l’éprouvent pas, comme elles n’éprouvent aucun sentiment. Elles peuvent éventuellement, dans un dialogue, vous dire qu’elles ressentent des choses, grâce à l’anthropomorphisme dont elles sont dotées pour chercher à s’égaler à un partenaire avec qui l’on peut converser. Mais il n’y a pas – et il ne peut pas y avoir –, dans la possibilité de leur programmation, la possibilité de l’expérience de quoi que ce soit. Parce que la jouissance leur fait défaut par structure.
Ces langages n’ont aucune conscience de leur propre finitude, ni d’une quelconque finitude, car le processus de chiffrage se fait en permanence. Aucune inscription du manque, de la castration, ni aucune expérience de « l’être-pour-la-mort » n’a lieu, en conséquence de quoi, il n’y a rien à signifier. Ce qui fait apercevoir ce qu’est le langage parlé – pas sûr qu’il faille préciser ici « humain », car d’humain le langage n’a presque rien. Jacques-Alain Miller s’est voué dans ses cours des années 1990 et dans « Les six paradigmes de la jouissance2 », à préciser ce que nous pouvons entendre par le processus de significantisation : c’est le fait de négativiser une jouissance que la présence du langage parlé et le signifiant impliquent et que la castration vient redoubler. Ce processus laisse un reste que le plus-de-jouir présent dans l’objet a permet de nommer. Le sentiment de la vie s’y loge, sauf lorsqu’un « désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie » du sujet vient le perturber. Mais, hélas, tout cela est absent dans ce que nous pourrions appeler nos lifeless language models.




