Arguments

ARGUMENT DES J56

Pour le sujet qui parle, le sentiment de la vie repose sur un acte : dire oui. Dire oui à quelque chose qui le traverse, qui se manifeste avec un certain éclat ! Nous y reconnaissons volontiers la présence de cet antique symbole de la vie : le phallus. Freud et Lacan ont exploré toutes ses faces, ce qui aboutit à ce qu’il s’efface, se fasse oublier, et laisse la place à… autre chose, qui est à aborder par petites touches.

QUATRE PETITS TOURS, QUATRE PETITES TOUCHES
Par petites touches de couleur sur la toile se déposent « ces petits bleus, ces petits bruns, ces petits blancs, ces touches qui pleuvent du pinceau du peintre 1». Face à ces taches de matière qui le regardent, le peintre par son geste fait naître une composition qui part à la recherche du regard. À la recherche du « plus intime du sentiment de la vie 2» des corps parlants qui font face à ce que nous appelons un tableau.
Par petites touches de mots, le poète fait exister ce nouveau bout d’existence,  un poème, qui rend aux mots leur matière sonore et les rend libres pour l’immédiat, pour ce que l’on peut vivre comme le plus actuel : acte de poésie où cristallise soudain, dans la lumière ou dans l’obscurité, le sentiment de la vie3.
Par petites notes de musique, le compositeur va à la rencontre du silence  qu’il crée au dedans de l’auditeur.  Il tient ainsi en respect le cri, inaudible, qui habite en ce lieu, cris de douleur et de jouissance. Ainsi habillés, ces cris prennent place dans le concert des mondes. C’est le sentiment de la vie qui traverse les corps !
Par petites prises d’habit, les dandys modernes se construisent un corps nouveau, qui fait bon-heurt sur les réseaux sociaux qui irriguent nos vies. Ils montrent comment le bel habit de mode, stylé, permet à la jouissance d’un corps de susciter le désir chez ses admirateurs, un désir de style, potentiellement addictif, mais vivifiant.
Que se passe-t-il donc dans cet espace que l’artiste crée entre son œuvre  et ceux qui l’accueillent ? Répondons avec Lacan  : dans l’espace propre des œuvres, par la voie des apparences – si mystérieusement chargées de beauté – l’artiste effectue l’élaboration de ce qui fait pour nous plus-de-jouir.

QUE SE PASSE-T-IL DANS UNE SÉANCE DE PSYCHANALYSE ?
Là, celui qui parle dépose dans la séance des petites touches de matière parlante : elles se mélangent, se déplacent, se condensent, se recouvrent l’une l’autre, s’espacent en créant des silences, se pétrifient. Elles prennent la forme de demandes, de récits, de mythes  individuels,  de  fantasmes,  d’aveux,  de  révélations,  de cris. Et ce, pour qui ? Pour un auditeur, le psychanalyste, dont la présence incarnée compte.
Dans  les grands  tableaux  de la parole  analysante,  s’isolent ainsi en désordre des brins de parole, comme autant de bribes de jouissance  qui constituent  le «plus intime du sentiment de la vie» pour celui qui parle.
Voilà le recueil que nous voulons faire, à plusieurs, dans notre École de psychanalyse, pour nous enseigner de ce sentiment qui « chemin[e] […] dans les profondeurs  du goût 4» de chaque analysant  et qui imprègne notre époque. Désordre nommera alors à la fois ce qui fait symptôme pour l’un et malaise dans l’autre.

UNE CLINIQUE DU DÉSORDRE
La clinique analytique  est accueil du symptôme,  qui témoigne de la présence d’un désordre qui affecte l’être parlant, « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie 5».
À la suite de ce constat de Lacan, Jacques-Alain Miller propose de répartir les signes cliniques de ce désordre, qu’ils soient majeurs ou discrets, selon qu’il « se situe dans la manière dont vous ressentez le monde environnant, dans la manière dont vous ressentez votre corps et dans la manière de vous rapporter à vos propres idées 6». Ainsi, la présence de paroles hallucinées ou de signes apparaissant dans le réel indiquent le désordre qui envahit la subjectivité du sujet. Il en va de même quand la signification absolue de la faute s’impose et contamine la pensée, comme dans la mélancolie. C’est parfois plus discret cependant: le flou de la pensée introduit une perplexité qui se manifeste dans l’usage de la langue.
La présence du corps comme Autre pour le sujet peut susciter « le désordre le plus intime, [une] brèche dans laquelle le corps se défait 7». On sera sensible à la fonction d’un nouvel élément qui fait tenir ce corps, douleur erratique, marque sur la peau, scarification, etc.
L’anorexie mentale témoigne de cette étrangeté du corps de façon extrême. Elle est désormais rejointe par les nombreux symptômes qui se déclenchent lors de « l’éveil du printemps 8».
La clinique de l’adolescence témoigne en effet de façon para- digmatique de moments où le sujet parlant se trouve disjoint de son mental, de son corps et de son groupe social, réalisant un bric-à-brac d’identifications, de modes de jouissance, de pensées, qui font désordre pour le sujet et pour son entourage.
La touche de réel qui accompagne le syntagme sentiment de la vie, qui faisait initialement signe d’une jouissance privée, fait maintenant valoir ses droits sur la scène de l’Autre de la civilisation et y installe sa loi de désordre – abus, addictions, catastrophes, usages  sans  limite  des armes.  Comment  les sujets  peuvent-ils y trouver une place autre que celle de victimes ? Les enfants du xxie siècle témoignent de l’enjeu de ce défi, oscillant entre merveille et désordre pour ceux qui les accueillent, haut potentiel intellectuel (HPI) ou trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).

UNE ÉTHIQUE DU SENTIMENT DE LA VIE
Comment un corps parlant peut-il désirer se faire responsable du désordre qui est au joint même de son sentiment de la vie ? De ce plus intime, que peut en connaître le sujet ? Lacan met en avant, avec le terme extime, « ce qui nous est le plus prochain, tout en nous étant extérieur 9». Le terme freudien Unheimlichkeit 10 vient dire au plus juste l’affect qui accompagne ce sentiment de la vie dans son surgissement subjectif : un rapport d’étrangeté au cœur du plus familier.
Nous ferons ici appel aux grandes figures, héros et héroïnes, convoquées  par  Lacan  au  fil de  son  enseignement.  Elles  ont toutes un rapport précis avec le sentiment de la vie, au sens où
– rencontré dans l’angoisse ou dans la souffrance, dans l’élation ou la joie –, sa présence, éprouvée comme désordre, dépersonnalise le corps parlant, l’exclut de ses assises symboliques  et réduit le sujet à se vivre comme un moins que rien. Mais, paradoxalement, il lui ouvre alors des portes insoupçonnées.
Œdipe  à  Colone,  Antigone  et  son  até,  Sosie  leurré  par  les dieux, Hamlet dans le tombeau d’Ophélie, Sygne et Pensée de Coûfontaine, Lol V. Stein… et les écrivains eux-mêmes, Dante, Lewis Carroll, Genet, Gide, Joyce, etc. seront nos guides.

RETOUR VERS L’EXPÉRIENCE D’UNE ANALYSE
En posant « la précarité de notre mode [de jouissance], qui désormais ne  se  situe  que  du  plus-de-jouir 11»,  Lacan  invite  le  sujet contemporain à se faire responsable du plus-de-jouir tel qu’il se présente dans la civilisation comme attrait de beauté et/ou comme attrait de jouissance, objet gadget.
Plus-de-jouir  est le nom donné par Lacan à ce qui se porte au-devant du sujet, quand il s’engage sur la voie de son désir et que l’Autre n’offre plus de garantie. C’est le prix qu’il paye en monnaie pulsionnelle, avec ses objets a, éclats du corps vivant, pour autant que le sujet a consenti à leur perte comme gain de plaisir immédiat (Ein unmittelbaren Lustgewinn), selon l’expression de Freud. Être dorénavant  délestés de cette jouissance  trop proche leur ouvre une porte pour un autre usage : devenir valeur d’échange dans le grand marché globalisé des discours, venir y faire apprécier leur valeur marchande, à leur juste prix.
Mais ce moment n’est ni sans angoisse ni sans danger. De fait, le sujet parlant est alors réduit à son corps, à « sa fabrication comme objet a 12». Il n’a plus en face de lui que son inscription en creux dans le discours : « la non-jouissance, la misère, la détresse, et la solitude ». Présence de la pulsion de mort, sans aucun doute, en tant qu’elle est rencontre avec la destruction possible du désir. Là se tient « le joint le plus intime du sentiment de la vie ».
C’est un point de rebroussement. Désormais, le désir est vivant de ne plus servir à masquer le réel de la disjonction qui est au cœur de la jouissance : celle de l’absence du rapport sexuel.Le phallus y trouve une nouvelle fonction. De cette rencontre, le parlêtre porte la marque, dysharmonique et singulière, il peut s’en faire un escabeau de la bonne façon.
Pour cela, avancer avec la clef du plus-de-jouir, poser son regard sur les taches du monde visible, ouvrir ses oreilles aux cris et chuchotements,  goûter  les préférences  et choisir  les initiatives
– aussi bien les siennes que celles de l’Autre ou d’un(e) autre, d’ailleurs,  peu importe ! Voilà ce que nous indique  l’éclair  du sentiment de la vie quand il surgit, fugace et percutant, entre l’Un et l’Autre, entre corps et jouissance.
Ce qui compte, c’est que s’y soit forgé un savoir nouveau, le savoir nécessaire pour contrer les dystopies scientistes qui prétendent gouverner nos existences, contrer les puissances médiatiques qui projettent sur nos écrans des fantasmes de morcellement des corps et de leurs jouissances, contrer les bons prophètes qui promettent un espoir fondé sur des machines parasites toujours plus addictives.
Le discours analytique, que ce soit dans l’expérience de la cure ou dans le brouhaha de la cité, ne prône pas la recherche du sens de la vie, ne promeut nul élan vital, ne forme à aucune sagesse. Le sentiment de la vie s’avance sur des pas plus légers : livré à la contingence des rencontres, il désigne l’affect qui traverse le corps vivant en tant qu’il n’est pas séparable de ce que le sujet peut en dire, seule voie sérieuse pour en faire l’épreuve et pour faire usage de son goût de vivre.

Voilà notre programme pour les 56es journées de l’École de la Cause freudienne les 7 et 8 novembre 2026
– Journée clinique en salles simultanées le samedi ;
– Séances plénières ouvertes sur des champs plus larges le dimanche. Elles ne se feront pas sans vous !

Daniel Roy, directeur des 56es journées

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 101.
[2] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
[3] Bonnefoy Y., L’Inachevable. Entretiens sur la poésie. 1990-2010, Paris, Albin Michel, 2010, paragraphe écrit à partir de notes de lecture, p. 218, 226, 299 & 309.
[4] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, op. cit., p. 765.
[5] Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 558.
[6] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, no  94-95, janvier 2009, p. 45.
[7] Ibid., p. 46.
[8] Cf. Wedekind F., L’Éveil du printemps. Une tragédie enfantine, Paris, Gallimard,
1974 & Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561-563.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 224.
[10] Cf. Freud S., L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 213-263.
[11] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 534.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 24.

Une clinique du désordre

Il est clair qu’il s’agit là d’un désordre provoqué
au joint le plus intime du sentiment de la vie 1
Jacques LACAN

« Le désordre se situe dans la manière dont vous ressentez le monde environnant, dans la manière dont vous ressentez votre corps et dans la manière de vous rapporter à vos propres idées 2».
Pour la présentation de votre travail clinique, nous vous proposons de suivre cette tripartition faite par Jacques-Alain Miller pour répartir les signes cliniques, souvent discrets, selon que ce désordre se manifeste de façon préférentielle soit dans la subjectivité, soit dans le corps, soit dans le groupe social auquel appartient le sujet. Les situations symptomatiques actuelles des adolescents et des enfants seront présentées de façon séparée dans leur rapport au désordre.
L’enveloppe formelle du symptôme est un guide sûr. Mais la modalité même du désordre –névrotique, psychotique, ou relevant de la psychose ordinaire– se vérifie dans l’épreuve du transfert, c’est-à-dire de la place du désir, présentifiée par le praticien orienté par le discours analytique.

Un désordre dans la subjectivité  est au cœur des grands tableaux de la clinique classique. Le déclenchement d’un épisode psychotique en est la manifestation la plus déployée. Un objet indicible s’est présenté et nul mot ne s’est porté au secours pour signifier « ce qui arrive ». Dans ce vide, paroles hallucinées ou signes du réel indiquent le désordre qui est à l’œuvre dans le monde du sujet.
Mais, aussi bien, nous rencontrons toute une série de cas où un même type d’événement peine à se subjectiver pour le sujet, laissant un vide de signification qui nous alerte et a comme conséquence une vacillation du sujet sur ses assises sociales et/ou corporelles.
La mélancolie témoigne d’un autre désordre qui frappe la subjectivité : la signification absolue de la faute qui s’impose là où le désir est convoqué et contamine la pensée.
La manie, son éventuelle compagne, bien plus qu’une célébration d’un sentiment de la vie «libéré», témoigne du déferlement de la pulsion de mort, qui disjoint les pulsions et leurs objets de la marque du désir.
La «dépression» est une carte de visite fréquente qui dit bien la perte du «goût de vivre» qui affecte le sujet. Il restera à en suivre la trace dans la parole du sujet et repérer ici aussi l’éventuel événement déclencheur, en opposition dialectique avec le désir du sujet ou fixé pour toujours dans un récit.
Plus radicalement la relation du sujet au langage, la création de sémantèmes «privés» ou de tournures complexes, qui installe dans la rencontre une dimension de brouillard, de flou, sont des indices essentiels.

Un désordre qui concerne le corps comme Autre du sujet : «Le désordre le plus intime, c’est une brèche dans laquelle le corps se défait3». Il s’agit alors d’inventer un nouveau «serre-joint pour tenir avec son corps4», douleur erratique, marque sur la peau, scarification…
L’anorexie mentale témoigne de cette externalité du corps de façon extrême. Elle est désormais rejointe par les nombreux symptômes qui se déclenchent lors de « l’éveil du printemps5».

Un désordre dans le rapport aux autres ou au groupe social du sujet
Burn out, break down, phobies sociales ou scolaires, des transports et, à l’extrême, hikikomori ou syndrome de Diogène.
Idée ou sentiment de persécution, sensitivité excessive aux propos des collègues ou des supérieurs, injustice, préjudice, malveillance de l’autre, mettent le sujet dans la position d’être exclu, rejeté, voire insulté par les autres.
Le sujet parlant est alors réduit à son corps. Il n’a plus en face de lui que son inscription en creux dans le discours: «la non-jouissance, la misère, la détresse, et la solitude6». Présence de la pulsion de mort, sans aucun doute, en tant qu’elle est rencontre avec la destruction possible ou avérée du désir.

Un désordre «adolescent»
La clinique de l’adolescence témoigne de façon paradigmatique de moments où le sujet parlant se trouve disjoint de son mental, de son corps et de son groupe social. Ce bric-à-brac d’identifications, de modes de jouissance, de pensées, qui font désordre pour le sujet et pour son entourage, constitue une clinique très délicate.

Un désordre de l’enfant
L’enfant incarne tout spécialement, pour ceux qui l’attendent, le sentiment de la vie – cf. Freud et his majesty the baby. Il en est à la fois le symbole et le symptôme. L’enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme7. Comment le sujet infans se débrouille -t-il de cette place ? Les symptômes actuels indiquent des réponses, telles que notre civilisation les forge – HPI ou TDAH, merveille ou désordre dans la famille !

[1] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.
[2] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, no 94-95, Janvier 2009, p. 45.
[3] Ibid., p. 46.
[4] Ibid.
[5] Cf. Wedekind F., L’Éveil du printemps. Une tragédie enfantine, Paris, Gallimard, 1974 & Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561-563.
[6] Lacan J, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p. 24.
[7] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373…