Après Superman, la plupart des super-héros de comics américains portent les insignes de leurs super-pouvoirs. Ceux-ci sont inspirés des strongmen traditionnels du cirque : costume moulant, slip sur pantalon, bottes lacées, cape. Avant même Superman, c’est le magicien Mandrake qui a imposé la cape à ses suivants. Si pour Lacan : « L’habit aime le moine1 », la cape aime le super-héros. S’y ajoute, à la suite, une ribambelle d’accessoires : pas de surnaturel, à l’ère contemporaine, sans les gadgets. Quand paraît James Bond, le costume est celui de l’homme de la rue. L’invincibilité repose désormais sur la technique : elle prend le relais du surnaturel. Lacan ajoute : « L’habit aime le moine, parce que c’est par là qu’ils ne sont qu’un. » Le Un contemporain, c’est celui des gadgets : Mister gadget, c’est désormais monsieur Tout-le-Monde et le héros, c’est la technique. Comme le démontre Quentin Dumoulin dans son livre, il faut aborder les articulations des sujets avec la technique au pluriel et au cas par cas2. Prenons, aux USA, deux exemples : Eric et Dylan, Steve et Elon.
Eric Harris et Dylan Klebold se vivaient comme déjà morts avant la tuerie de Columbine en 1999. Objets, depuis, d’un culte morbide, ils inspirent encore nombre d’admirateurs et de suiveurs de leur œuvre énigmatique qui contribue à un symptôme social : le school shooting. Si E. Harris a été appareillé, un temps, par des antidépresseurs, ceux-ci n’ont semble-t-il pas diminué la rage qui l’animait, mais semblent l’avoir débarrassé de ses scrupules. Les deux déprimés ont en revanche été privés de leurs jeux vidéo violents par une mesure éducative. Au lendemain de cette mesure, ils commencent à élaborer méthodiquement leur projet terroriste.
L’enfance de Steve Jobs aux côtés d’un père adoptif bricoleur le branche aussi sur les ordinateurs. Après le « coup de tonnerre dans [sa] tête3 » ressenti à six ans lorsqu’une petite fille lui lance que ses géniteurs n’ont pas voulu de lui, il voue son existence aux prothèses numériques pour changer la vie… avec « de formidables produits4 ». Évoluant entre extases et dépression, il caresse, au seuil de sa mort, l’idée d’éternité : « C’est sûrement pour cela que je n’ai jamais aimé les interrupteurs on/off sur les produits Apple.5 »
Elon Musk, quant à lui, prénommé par son père d’après le roman de science-fiction Project Mars6, souffrira de tristesse et d’un lien social compliqué depuis l’école : « un tourbillon de forces font rage dans mon esprit en permanence ». Ayant trouvé précocement dans les ordinateurs un partenariat salvateur, il conclut : « Maintenant cela se matérialise principalement en technologie et en construisant des objets.7 » Comme le dit Bob Dylan, cité par Jobs : « si vous n’êtes pas en train de naître, vous êtes en train de mourir8 ». Deux pôles, deux destins ; une leçon clinique : l’auto-Affinity therapy par les gadgets peut transmuter le zéro en l’infini.
- Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 12 : « L’habit aime le moine, parce que c’est par là qu’ils ne sont qu’un. Autrement dit, ce qu’il y a sous l’habit et que nous appelons le corps, ce n’est peut-être que ce reste que j’appelle l’objet a. » ↩︎
- Cf. Dumoulin Q., Clinique(s) avec le numérique : (auto)-traitements, médiations et partenariats transférentiels, Paris, In Press, 2024. ↩︎
- Jobs S., cité par W. Isaacson, Steve Jobs [E-book], Paris, JC Lattès, 2011. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Cf. Isaacson W., Elon Musk [E-book], Paris,Fayard, 2023. ↩︎
- Musumeci N., « Elon Musk says he debated the “meaning of life” as a 12-year-old and wondered “isn’t it all pointless ?” », Business Insider, 30 novembre 2023, disponible sur internet, notre traduction. ↩︎
- Jobs S., cité par W. Isaacson, Steve Jobs, op. cit. ↩︎




