Les poumons ventilent, l’intestin se balance (c’est le péristaltisme, imprévisible, aléatoire), les reins filtrent, et le roi commandeur, le cœur, bat près de cent mille fois par jour. Après une course, sous l’effet de la peur ou plus certainement de l’angoisse, ou si encore on est allongé dans une certaine position qui le rapproche de la paroi thoracique, on le sent, il est là, tragique et sublime à la fois, le sang coule (alors qu’il circule), et on tâte la petite santé en se demandant comment il va, le cœur.
Mais que sent-on exactement de cet organe fameux ? Comme souvent, la physiologie casse l’ambiance. On ne sent pas tout à fait le cœur lui-même en vrai. À chaque systole, le ventricule gauche éjecte du sang dans l’aorte, alors la pression augmente brutalement, une onde se propage le long des artères, ça bouge, puis ça s’arrête de bouger, puis ça bouge de nouveau ; sans cesse, recommencer : ça vit.
C’est cette pression que l’on perçoit sous les doigts lorsqu’on prend notre pouls, au poignet, dans le cou ou ailleurs. Dans la poitrine, chaque contraction met ainsi légèrement en mouvement les tissus environnants. Et pourtant, il bat, dit-on, comme l’irruption du bâton pour se faire battre. Étrange et familier, il réalise un contraste. Or la vie sans contraste n’existe pas.
C’est à cet étage que la boussole s’affole : à partir de quoi peut-on sonder son cœur ? Car en effet, selon les conditions et selon les dysfonctionnements classiques (mais, en ces matières, qu’est-ce que le classique ?), on n’est pas certain vraiment de ce que l’on sent. Et même le cardiologue, s’il est scrupuleux, s’y reprend à plusieurs fois, tend l’oreille pour vérifier ce qu’il écoute vraiment, pour ne pas se faire promener par ce qu’il croit entendre.
Nous y sommes : le langage parasite sème la zizanie. En fait, on n’y croit jamais assez.
Cette sensation parfois inaccessible des battements de son cœur à soi – et quoi de plus imaginaire que la sensation –, de minuscules objets technologiques savent aujourd’hui la reproduire, avec un pendentif ou une bague qui sont munis d’un petit moteur, un actionneur vibrant, pour produire des impulsions haptiques contre la peau au rythme cardiaque exact qui nous est propre, comme si on tapotait : le cerveau fait le reste, l’autre grand seigneur de la jungle. Au poignet, contre la poitrine ou simplement dans la paume de la main, une pulsation régulière suffit à évoquer quelque chose de très précis. Son cœur qui bat. C’est comme ça que sont apparus ces bijoux qui redoublent le mouvement cardiaque, cette onde interne, qui nous traverse, arrivant du dehors. Donc, la machine commence par la fin : elle fabrique directement la sensation, mais depuis l’extérieur. Certains dispositifs poussent le jeu un cran plus loin. Ils ne reproduisent plus seulement votre rythme, celui qui vous appartient, mais le battement d’une autre personne, capté puis transmis à distance. Je te fais de l’effet ? Manifestement pas ou manifestement beaucoup. Le petit objet posé contre la peau bat alors au rythme d’un cœur situé à quelques mètres ou à des milliers de kilomètres. Extra et confondant. On est alors connectés. Drôle de sentiment pour une drôle de vie.
« La possibilité de l’absence, c’est ça, la sécurité de la présence1 », faisait remarquer Lacan. Les inventeurs de ces choses vibrantes, dans leur ligne même de créer un besoin, ont pris ceci dans un sens qui accentue évidemment l’angoisse. C’est une technologie métonymique, puisqu’il lui faut la fiabilité de son fonctionnement pour s’assurer de l’hypersécurité, qui nous fera fuir en avant, toujours. Il y a manifestement une jouissance de l’insécurité.
- Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 67. ↩︎




