Une image insiste, bien avant que le sujet puisse en dire quelque chose. Je prendrai pour exemple le souvenir ancien d’un film. Une jeune fille se tient debout, face au vent et à son père, dans un paysage médiéval aride, un château fort en arrière-plan. Cette presque adolescente est la fille du roi, roi revenu de la guerre méconnaissable, sans loi : il ne croit plus en Dieu. Ce film, La Passion Béatrice1, à l’ambiance assurément œdipienne, a eu un effet, par anticipation, de ce qui se dirait en analyse bien des années plus tard.
Pourquoi le souvenir de ce film-là revient-il ? Qu’est ce qui fait qu’une image rencontre un sujet avant même qu’un sens ne s’en détache ?
Impression, soleil levant
Autre image. Le peintre « part à la recherche du regard2». On pourrait dire qu’il part à sa rencontre. Lacan nous a enseigné cette schize de l’œil et du regard3. L’œil est un organe qui est du côté du fonctionnement, il voit, reconnaît, organise. Le regard, au contraire, est ce qui surgit, ce qui échappe à la maîtrise ou à la bonne forme du monde perceptible. Dès lors, qu’est-ce qu’une rencontre avec une image ? On peut avancer qu’il y a rencontre lorsque le regard se retourne vers celui qui regarde, et qui se trouve tout à coup regardé. C’est à ce moment qu’un point dans l’œuvre rencontre le spectateur, avant même qu’il ne le sache, car la rencontre est toujours une surprise. C’est la boîte de sardines qui regarde Lacan sur le bateau de Petit-Jean lorsque celui-ci lui dit que la boîte ne le voit pas. Pourtant, Lacan se sent regardé par cette boîte, il voit que cette boîte le regarde et qu’il est pris dans ce tableau qu’il voit. Il est même, précise-t-il, tache dans le tableau4. L’image se révèle pour le sujet dans le point où il se voit regardé.
Dans cette surprise, dans le bouleversement de la perception, le sujet se retrouve délogé, il n’est plus tout à fait à la place où il pensait être.
Les choses de la vie
L’exemple de Lacan, cette boîte de sardines, nous montre ce qui se produit lorsque la perception du monde est dérangée. Lorsque le regard apparaît, l’image impacte le corps. Cet effet est d’abord hors sens, il n’est pas encore pris par la chaîne des signifiants. Jacques-Alain Miller, au sujet des images de l’art, parle « d’une satisfaction qui n’est pas aisément situable5». Il nomme donc cet effet de satisfaction et précise qu’il ne se situe pas d’emblée. Pour celui qui veut en savoir quelque chose, il faudra aller chercher les signifiants, questionner le fantasme, les identifications… Pourquoi telle œuvre réveille et telle autre endort le sujet ? L’image devient regard si le sujet accepte de se réveiller et d’en dire quelque chose. Prenant appui sur l’argument de Daniel Roy nous repérons que c’est dans ce qui surgit entre l’Un et l’Autre, entre corps et jouissance, que le sentiment de la vie se saisit6, c’est-à-dire dans l’entrelacs des petits vacillements. Là où le sujet sort de sa contemplation, pour se laisser réveiller par ses désordres intimes. Ce sentiment de la vie, aux confins de la perte, n’est saisissable que par le désir du sujet d’en savoir quelque chose.
C’est le secret que nous révèle J.-A. Miller : « Le secret de l’image, le secret du champ visuel, c’est la castration.7» Le sentiment de la vie s’attrape donc là où le manque surgit, entre ombre et lumière.
Une illustration de cette expérience se trouve mise en scène dans Les Choses de la vie8. Au moment où sa vie bascule dans un accident de voiture, le personnage joué par Michel Piccoli voit revenir par éclats, les souvenir de ses choix, des événements traités comme détails et qui, au moment où tout peut s’arrêter, prennent une place cruciale.
Le moment décisif
Cette rubrique vous invite à écrire des textes qui aborderont par petites touches ce qui fait signe du sentiment de la vie dans l’image artistique. Ils souligneront comment s’attrape par petits bouts de désordre et de jouissance ses fragments ténus et parfois bouleversants. Les textes retraceront cette rencontre dans la peinture, au cinéma et dans la photographie, pointant ainsi qu’aucun expert en imagerie ne peut voir ce qui fait le sel de la vie propre à chacun.
- Tavernier B., La Passion Béatrice, film, France-Italie, 1987. ↩︎
- Roy D., « Argument des J56 », Blog des 56es journées de l’École de la Cause freudienne, avril 2026, publication en ligne (journees.causefreudienne.org). ↩︎
- Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 65-74. ↩︎
- Ibid., p. 89. ↩︎
- Miller J.-A., « L’image reine », La Cause freudienne, n°94, octobre 2026, p. 19. ↩︎
- Roy D., « Argument des J56 », op.cit. ↩︎
- Miller J.-A., « L’image du corps en psychanalyse », La Cause freudienne, n°68, mars 2008, p. 100. ↩︎
- Sautet C., Les Choses de la vie, film, France-Italie-Suisse, 1970. ↩︎







