« [E]n chacun de nous, il y a la voie tracée pour un héros, et c’est justement comme homme du commun qu’il l’accomplit ».
Lacan J., Le Séminaire,livre VII, L’Éthique de la psychanalyse.
Lacan considérait que la vie faisait partie de ces choses que l’on éprouve sans savoir ce que c’est. Il n’était donc pas loin d’en faire une guise de la jouissance comme telle, voire même de la jouissance féminine1. Le sentiment de la vie,cette expression qui ressortit au Lacan classique, trouvera d’ailleurs un prolongement dans son dernier enseignement lorsqu’il fera du sentiment un senti-ment,soulignant ainsi que le réel ment lorsque l’on essaie de lui faire dire quelque chose2.
Au rebours des idées reçues, et reprises par les meilleurs dictionnaires, Lacan n’opposait pas l’homme du commun au héros. Il s’agissait pour lui du même homme pour peu que celui-ci ait pu faire quelque chose de sa vie. Plus précisément, héros est un nom romanesque désignant celles et ceux qui ont pu faire des événements qu’ils ont traversés une fiction plus ou moins captivante, sinon savante, ou mieux encore l’inspirer. Lacan distinguera plusieurs héroïsmes, tragique, comique,voire dérisoire, sans oublier celui qui nous concerne au plus près, soit le psychanalytique.
Tragiques, comiques
Le héros tragique est celui qui succombe en se débattant vainement face au destin que le signifiant lui réserve – c’est l’être pour la mort, et le déchet de l’histoire. Nous y reconnaissons Œdipe, Antigone, Hamlet ou encore la poignante Sygne de Coûfontaine, autant de personnages aux prises avec un Autre majuscule qui a le dernier mot.
À l’inverse, le héros devient comique lorsqu’il parvient à échapper aux barrières du signifiant – « petit bonhomme vit encore3 », s’amusait Lacan en identifiant ce vainqueur facétieux à la figure du phallus. On ne s’étonnera pas que la grande comédie nous fasse croiser de nombreuses femmes, fines mouches qui mettent le signifiant, plus ou moins patriarcal, échec et mat. La jeune Agnès, fausse ingénue et vraie rouée, fait ainsi d’Arnolphe, le barbon qui l’enferme par crainte d’être cocu, un amoureux transi acceptant le ménage à trois ; Toinette interprète et amadoue son insupportable maître hypochondre ; Élise, fille de cet autre malade qu’est l’avare Harpagon, l’amène à se démasquer en lui inspirant une sorte de lapsus ; etc.
Lacan ne trouvait pas ses héros seulement chez Sophocle, Molière ou Claudel mais aussi dans le Paris de son temps et de son ami Raymond Queneau. Le génie de celui-ci fut de montrer, au contraire d’Hegel qui prétendait le valet de chambre insensible à tout héroïsme, qu’un vaurien pouvait parfaitement faire l’affaire, et inspirer une histoire inoubliable. Et que dire de son Alice à lui, Zazie, faisant du métro en grève son bonheur et le nôtre pour devenir une manière de modèle inspirant les meilleures collègues…
Un effort de poésie
Quant au héros psychanalytique que l’on côtoie sous les espèces d’analysants ou d’analystes – ce sont du reste souvent les mêmes –, qui mieux que lui peut incarner cet homme du commun trouvant en lui la voie tracée pour un héros ? N’est-ce pas lui qui peut assez faire fi de ce commun qu’est la société et le capitalisme scientiste qui la gouverne, pour instiller en sa vie un effort de poésie ? Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé ne se réincarneront évidemment pas en nous toutes, encore moins en nous tous, mais toutes et tous savons comme eux faire des mots un usage inouï puisqu’il change nos vies – n’est-ce pas l’enjeu de l’épopée psychanalytique4 ?
Ces héros constituent aussi un peuple à part, autant que celles et ceux qui le constituent, et que Lacan qualifiait de saints. Ce sont des saints d’un nouveau genre, suffisamment séparés de leur jouissance pour permettre à d’autres de s’analyser avec eux, et devenir les sujets de leur existence même.
« Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe, voire la sortie du discours capitaliste5 »…
1 Cf. Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir,n°96, juin 2017, p. 11-12.
2 Cf. Lacan J., Le Séminaire,livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 66.
3 Lacan J., Le Séminaire,livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 362.
4 Cf. Miller J.-A., « Psychanalyse et société », Quarto, n°83, janvier 2005, p. 6-17 & n°84, juin 2005, p. 6-14. Voir aussi Miller J.-A., « Bonjour sagesse », La Cause du désir,n°95, avril 2017, p. 92-93.
5 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 520.





