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La lettre vivifiante

Si « ce sont les rets de la lettre qui déterminent, surdéterminent, sa place d’oiseau céleste 1 », comme l’écrit Lacan avec poésie, alors faisons un pari en nous intéressant au peintre Matisse. En 1941, après une opération chirurgicale, ce dernier doit rester alité. Cette contrainte l’amène à un nouvel élan créatif qui n’est sans lien avec la lettre. 

Décorer la lettre 

Passionné de littérature, Matisse noue des liens avec les écrivains de l’époque. Aussi va-t-il décorer selon son terme (plutôt qu’illustrer) de très nombreux ouvrages, notamment des recueils de poésie. Il explique ne pas faire de différence entre la construction d’un livre et celle d’un tableau. C’est avec les Poésies de Mallarmé que Matisse débute ce travail de la lettre. Ce goût pour la typographie entre en résonance avec ce dire de Mallarmé : « Le livre expansion totale de la lettre 2 ». Peu de temps après, Matisse orne le roman Ulysse de Joyce et opère donc un nouage entre peinture et poésie, entre image et lettre. Matisse réalise aussi des lettrines pour le poème Amour d’Elsa d’Aragon, qui lui consacreun roman dans lequel le peintre définit le tableau « comme la matérialisation de [son] sentiment 3 ».

Où se termine un mouvement 

Ce qui caractérise Matisse, c’est le mouvement. Il s’explique : « L’image n’obéit jamais à un sens, elle donne un rythme à l’invisible 4 ». Pour le recueil Les Fleurs du mal, le peintre trace d’un trait fin le visage du poète et l’entoure d’une farandole de lettres majuscules cursives composant le nom de Baudelaire. Ce tableau intituléBaudelaire, visage calligramme fait écho au poète Apollinaire dont les lignes du texte représentent un dessin en lien avec la signification tout en imprimant un mouvement. Si Lacan souligne la matérialité de la lettre avec la graphie de la réson du poète Ponge, il note aussi à propos de Matisse : « n’oublions pas que la touche du peintre est quelque chose où se termine un mouvement 5 ». Un nouage se tresse entre lettre et mouvement, donnant à la vie son sentiment.

  1. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 641. ↩︎
  2. Mallarmé S. « Variations sur un sujet », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1945, p. 380. ↩︎
  3. Aragon L., Henri Matisse, roman, t. I, Paris, Gallimard, 1971, p. 235. ↩︎
  4. Matisse H., « Comment j’ai fait mes livres », Anthologie du livre illustré par les peintres et sculpteurs de l’École de Paris, Genève, Skira, 1946, p. 21-23.  ↩︎
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 104.  ↩︎

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