AccueilLES LETTRES«Ne jamais bâcler de vivre(1)»

«Ne jamais bâcler de vivre(1)»

Vite, un papier, un visage, un sexe à frémir. Vite, coucher le papier, se pencher tout au bord, écouter.
Écouter la cadence qui vient, inviter la plus belle, entrer dans le blanc qui appelle.
Et le régénérer
Plutôt que de se taire.

Il y a, glissé dans le blanc qui appelle des poèmes d’Alice Mendelson, « ce très mince silence » dans lequel « Lacan isole le réel qui n’est pas pris dans le mécanisme du discours à l’Autre »2.
Mince et poignant. Un « très mince silence » enserré de mots.

Longtemps tenue secrète, l’écriture de cette femme qui a vécu cent ans est récemment parvenue jusqu’à nous3. La lire c’est se laisser toucher par cet Océan de lèvres / Et de langues dont elle a cultivé la puissance, tôt cueillie dans le salon de coiffure de son père où fusaient les mots d’esprit tressés de polonais et de yiddish. Entre ce qu’elle comprenait et ne comprenait pas encore, miroitait l’éclat de l’inter-dit, ensemençant pour toujours chez la fille qui bouillonne la langue d’une jouissance exquise.

On entend, dans ce souvenir encore vibrant qu’elle nous rapporte, comment l’enfant fit précocement le choix de s’agripper à la langue pour border la catastrophe. Celle de la déportation du père tant aimé qui ne reviendra pas des camps. Cette langue, elle l’a tissée de poésie tout au long de son enfance cachée, de la résistance, de son métier de professeure de lettres puis de conteuse. Une langue penchée tout au bord de l’entaille du réel, faisant du sentiment de la vie son diadème. Arrachant mot après mot au très mince silence son « peu ».
Peu c’est déjà beaucoup.
C’est entre peu et rien qu’est le grand TROU.

Ce peu, inondé de vie et de corps vivants, Alice Mendelson n’a cessé de l’écrire pour le dire. Ne jamais bâcler de vivre fut sa vita nova, sa façon de « se débarrasser de pas mal de choses qui sont généralement considérées comme de la vie pour que vienne la vie neuve 4 ».
À quatre-vingt-quinze ans, elle écrit encore Mon visage s’offre à qui j’aime voir, mon regard, ma voix, mon sourire. […] le magnifique instant !
et encore
Mieux vieillir
Mieux écrire et dire.
Mieux rire, écouter, et aimer.
Porter mes peurs simplement.


1 Mendelson A., L’Érotisme de vivre, textes choisis et présentés par C. Ringer, Paris, Points Poésie, 2025, p. 55. Toutes les citations en italique sont extraites de ce livre.
2 Miller J.-A., « L’esp d’un lapsus », Quarto, n° 90, juin 2007, p. 17-18.
3 Les deux autres livres d’A. Mendelson, Une jeunesse sous l’Occupation (2023), La petite qui n’est pas loin (2017), ont étéédités grâce à Pascal Quéré.
4 Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n° 96, juin 2017, p. 14.

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