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Words, words, words

Par cette énumération empruntée à Hamlet, Michel Leiris désigne ce qui n’a cessé d’être l’axe de sa vie. Le mot est « nœud de signification », dit Lacan lorsqu’il évoque « mon ami Leiris dominant mieux que moi ces jeux glossolaliques »1. Si M. Leiris fait profession d’ethnographe, déchiffrant la langue de l’autre pour aller à sa rencontre, il est d’abord poète, prosateur, romancier, écrivain de soi, critique d’art – voué aux mots, donc.

De la motérialité

À côté de ses écrits majeurs une discrète activité l’a toujours accompagné, portant sur le matériau même du langage. Des mots, il fait collection. Dans Mots sans mémoire, son « Glossaire j’y serre mes gloses » interroge leur matérialité. Pris tels qu’ils se donnent, les mots sont, chez lui, délestés de l’étymologie autant que du sens habituel. M. Leiris s’en prend à leur structure, s’attaque à la matière phonique. Les mots sont démantibulés, morcelés, les syllabes inversées, redoublées, l’orthographe corrodé. Surgissent alors assonances, allitérations, calembours. Ce jeu à fleur de mot fait sourdre un sens nouveau, des sonorités nouvelles. Ainsi peut-il écrire : « DÉSIR –  désert irisé » ; « POÉSIE (je l’ai choisie pour épousée…) »2

Écrire pour déjouer l’angoisse

Le journal demande : Pourquoi écrivez-vous ? Réponse : « pour substituer à mon angoisse majeure une angoisse moindre : celle de l’artisan inquiet de faire au mieux3». Si le vide de la page tient en arrêt l’angoissé de la page blanche, c’est parce qu’il est angoissé que M. Leiris va à la page blanche, pour la recouvrir avec le soin d’un artisan. Au soir de sa vie, « Musique en texte et musique antitexte » dans Langage tangage apporte un supplément au « Glossaire… »Ce texte interroge aussi son rapport à la poésie et ce qu’aura représenté pour lui ce travail incessant sur les mots. À quoi rime ce « remue-ménage de son et de sens », qu’il appelle « ses gribouillades »4? Il écrit en escomptant que « donner passionnément forme fera, sur le moment, pièce à l’angoisse5». Elle est « ce qui ruine [s]a vie », « encore qu’empli d’un lâche, féroce et enfantin appétit de vivre »6. Il évoque « l’impression de vide7» que toujours par l’écriture il s’est efforcé de conjurer. « Déjouer l’angoisse qui me tient en joue, tel est l’enjeu de ce jeu8 ». Ce travail est choisi « pour la joie égoïste que je tire d’une telle pratique »; « cela ne répond qu’au plaisir que j’y prends »9, écrit-il.

En somme, l’angoisse est le désordre qui affecte, chez M. Leiris, le sentiment de la vie. L’écriture advient comme symptôme pour la contrer.

  1. Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Seuil, 1966, p. 166 & 167. ↩︎
  2. Leiris M., «Glossaire j’y serre mes gloses», Mots sans mémoire, Paris, Gallimard, 1969,p. 82 & 104. ↩︎
  3. Leiris M., in Libération, n°hors-série, Pourquoi écrivez-vous ?, mars 1985, p. 68. ↩︎
  4. Leiris M., « Musique en texte et musique antitexte », Langage tangage, Paris, Gallimard, 1985, p. 176 & 75. ↩︎
  5. Ibid., p. 107. ↩︎
  6. Ibid.,p. 147 & 171. ↩︎
  7. Ibid., p. 173. ↩︎
  8. Ibid., p. 169. ↩︎
  9. Ibid., p. 149 & 181. ↩︎

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