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Le moi comme escabeau

De nos jours, la figure qui émerge à la place d’Œdipe, et qui régule le lien social, est celle de Narcisse. La prolifération des images de chacun exposés sur les réseaux sociaux nous propulse dans un mouvement pulsionnel vers un pousse-au-narcissisme. Les effets que ces images provoquent sont immédiats : nos followers, ils « aiment » ou non ce que nous publions, favorisant ainsi la construction d’un moi-image en version numérique.

Le narcissisme au-delà de l’imaginaire

Dans Le Séminaire II, Lacan considérait que « le moi est un objet qui remplit une fonction imaginaire 1». Aujourd’hui, nous observons que le moi est monté au zénith et, en tant qu’objet ascensionnel, il vise le sublime. Dès lors, il peut servir d’escabeau sur lequel le parlêtre se hisse et se croit beau. Cela donne au narcissisme une fonction qui va bien au-delà de l’imaginaire. Il s’agit d’un narcissisme qui n’est pas le narcissisme spéculaire, mais plutôt d’un narcissisme de l’amour-propre, qui indique le rapport d’adoration, d’appartenance, de croyance qui lie le parlêtre au corps. Mais, comme nous le savons avec Lacan, ce corps, le parlêtre ne l’a qu’en tant que consistance mentale. L’appareillage du corps requiert un montage délicat.

Serre-joint Le déferlement du narcissisme de masse met alors en évidence le désordre le plus intime du sujet, au niveau de l’externalité corporelle telle que Jacques-Alain Miller l’a définie : « cette brèche dans laquelle le corps se défait et où le sujet est amené à s’inventer des liens artificiels pour se réapproprier son corps, pour « serrer » son corps à lui-même 2». Le moi-image numérique, en tant qu’escabeau et accroche narcissique, pourrait avoir, pour certains sujets, cette fonction de « serre-joint », amoindrissant ainsi les risques de dissolution imaginaire.

Cela étant, à la lumière de la clinique borroméenne, qui vaut autant pour les névroses que pour les psychoses, ce qui nous intéresse cliniquement, ce sont les inventions sur mesure de chaque sujet pour nouer le réel, le symbolique et l’imaginaire, et faire consister, ou non, son corps. Ce que le narcissisme de masse essaie de faire, c’est justement de voiler et d’opacifier le rapport d’étrangeté que le parlêtrea avec son corps.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établit par J.-A. Miller, Paris, Essais, 1978, p. 67. ↩︎
  2. Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n° 94/95, janvier 2009, p. 46. ↩︎

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