Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma
voix relègue aucun contour, en tant que quelque
chose d’autre que les calices sus, musicalement
se lève, idée même et suave, l’absente de tous
bouquets.
Stéphane Mallarmé, « Crise de vers », Divagations
Le « sans pourquoi » de la rose
« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit1 ». Dans le Séminaire xx, où Lacan évoque le mystique et poète Angelus Silesius, il affirme que « nous ne savons pas ce que c’est que d’être vivant sinon seulement ceci, qu’un corps cela se jouit2 ». Qu’est-ce que le parlêtre pourrait avoir en commun et de différent avec une rose « sans pourquoi », une rose qui désigne quelque chose que la fonction phallique, ce que, non sans ironie, Lacan repère chez Angelus Silesius, ne peut pleinement s’approprier ?
La rose d’Angelus Silesius fleurit parce qu’elle fleurit, la rose se referme sur elle-même. Mais la rose n’a ni corps ni symptôme et elle ne souffre d’aucun excès. Elle ne perd pas le sens, elle ne l’a jamais eu. La rose ne cherche rien, elle se tait. Il n’y a en elle aucune rupture. Elle fleurit entièrement, sans reste, sans aliénation. La rose se dérobe même à la lettre, la rose, elle, ne laisse rien derrière. Le parlêtre est structuré autrement qu’une rose, parce qu’il a perdu la voie de cette floraison immédiate au moment de son entrée dans le langage.
La rose perdue
Le parlêtre est vivant parce qu’il est traversé par la jouissance du corps. La jouissance échappe à l’ordre du droit et de l’utilité, elle est, sans être pour quelque chose. Cette absence de finalité n’est cependant pas identique à celle de la rose : la jouissance laisse une trace sur le corps qui en a joui. La jouissance exige la répétition de la trace laissée par la lettre sur le corps vivant. À la suite de la lecture de Joyce par Lacan, nous pouvons dire que l’écriture ne renvoie plus à un sens extérieur à elle-même – elle devient un événement de corps qui ne se réduit plus à un reste interprétable. Si le signifiant, en tant que chaîne, s’inscrit de manière affine à la mort, la lettre « est » ce qu’elle désigne, en incorporant la substance de la jouissance. Reste alors un petit détail pour dire ce que le parlêtre peut espérer de cette jouissance perdue, un petit détail comme un parfum de rose. La fleur elle-même se fane et disparaît, mais le parfum, lui, demeure comme une pure présence de ce qui n’est plus là. Le sentiment de la vie apparaît après, et seulement après le retrait de la rose, dans son parfum, à son image, qui persiste précisément parce que la rose s’est retirée.
Si le parlêtre ne peut retrouver la floraison immédiate de la rose, il lui reste pourtant quelque chose qui garde la trace de cette vie sans pourquoi : une infime trace de parfum, une odeur de vie, la marque laissée sur un corps qui, un instant, s’est joui. La trace fleurie de la vie.
1. Angelus Silesius, « Le Pèlerin chérubinique », livre I, poème 289.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.


