Du compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez, auteur du Marteau sans maître et de Sur incises, on a souvent l’idée d’une radicalité – justifiée. Avant d’être rappelé en France par Pompidou pour fonder l’Ircam et l’ensemble Intercontemporain, P. Boulez s’exile, incapable de supporter le compromis artistique proposé par Malraux, ministre de la culture. Avec une formule qui fait entendre une impossible division subjective, il écrit alors à Adorno : « À force de faire des compromis on devient soi-même un compromis 1». La perte en jeu dans le compromis est insoutenable : puisque l’on détériore son objet, P. Boulez s’exclut. Sa musique, très aventurière, compte, à cette même période, son lot d’opposants. Lui-même, dans un premier temps, conçoit sa musique en opposition avec tout ce qui le précède. Il s’agit de « prendre congés de ses prédécesseurs […] pour ne plus subir de hantise 2».
Une pierre
P. Boulez a cinq ans lorsqu’il découvre au cimetière la pierre tombale de son aîné portant le même prénom. « Je crois que j’ai survécu parce que j’étais le plus fort. Lui, c’était l’esquisse ; moi, le dessin. 3», confie-t-il à une journaliste américaine. Il n’en dit pas davantage mais sa sœur se rappelle du choc que cela fut pour lui. Pierre le survivant, porte en lui l’esquisse morte de lui-même. Pierre : le nom propre, la tombe et le mot qui, parce qu’il donne sens, fige sa cible. Dès lors, la fonction de la musique s’éclaire. Il la compare à « la vie végétale prenant racine sur la pierre pour l’éclater4» ; elle est un tissage sur la matière signifiante.
Création vivante
Pour remplacer les grands systèmes préexistants dont l’histoire de la musique est hantée, P. Boulez cherche dans la composition une loi réduite à la transition, petit appareil, S1a, permettant un « engendrement5». Cet appareil de jouissance fondé sur la résonance est, pour lui, la « garantie indispensable d’une création vivante ».
- Boulez P., lettre du 10 septembre 1966, citée par C. Merlin, in Pierre Boulez, Fayard, 2019, p. 202. ↩︎
- Boulez P., « …Auprès et au loin », Relevés d’apprenti, Paris, Seuil, 1966, p. 183. ↩︎
- Peyser J., Boulez. Composer, Conductor, Enigma, Londres, Cassell, 1976, p. 22-23 : « I believe I survived because I was the stronger. He was the sketch, I the drawing ». ↩︎
- Boulez P., « Poésie – centre et absence – musique », Points de repère, t. I, Imaginer, Paris, Christian Bourgois, 1995, p. 484. ↩︎
- Boulez P., « …Auprès et au loin », op. cit., p. 198-199. ↩︎



