Le premier souvenir de Pierre Loti, « Le jour où je découvris la vraie manière de sauter et de courir, – et me grisai jusqu’à tomber, de cette chose délicieusement nouvelle1 », rapporté dans Le Roman d’un enfant donne des indices concernant les appuis qu’il trouva dans l’écriture, le sport, dans le déguisement, la création de décors et une discrète identification féminine, pour se faire un escabeau et contrer la mortification fondamentale de son être. « [E]ngourdi et tranquille sous l’influence de l’obscurité envahissante », dans la salle à manger, la bonne jeta du bois dans le feu :
« … alors ce fut un beau feu clair, subitement une flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond lumineux se dessina au milieu de l’appartement, par terre, sur le tapis, sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient, s’enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et courir le long des murailles les ombres allongées des choses… Oh ! alors, je me levai tout droit, saisi d’admiration… […] je me levai, en extase, et m’approchai de la flamme ; puis dans le cercle lumineux qui se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à tourner, toujours plus vite, et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts, j’inventai une manière nouvelle et très amusante de faire : c’était de repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois pendant une demi-seconde, – et de retomber, – et de profiter de l’élan pour m’élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant beaucoup de bruit par terre, en sentant dans ma tête un petit vertige particulier très agréable… De ce moment, je savais sauter, je savais courir ! J’ai la conviction que c’était bien la première fois.2 »
Le souvenir évoque la mortification du sujet et son éveil par l’irruption de l’éclat du feu, dans le champ visuel. L’enfant observe que la flamme anime l’ombre des choses. Il est à son tour identifié à la chose animée par le regard. Il éprouve alors une jouissance dans le corps. L’absence de subjectivation de la scène (le sujet est comme coupé du corps décrit comme bougeant de manière autonome) dévoile encore que la pulsion est ce qui anime l’enveloppe, le ressort de l’énergie. Il s’identifie à l’ombre des choses plus qu’aux choses matérielles, aux ombres animées, autre indice de sa position subjective. Toutefois, la jouissance envahit jusqu’à la pensée : « Mais tout en sautant, je pensais, et d’une façon intense qui certainement ne m’était pas habituelle. En même temps que mes petites jambes, mon esprit s’était éveillé ; une clarté un peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, ou l’aube des idées était encore si pâle3 ». L’éveil de la pensée décrit par Loti est en effet singulier, car nulle signification ne se dépose, il ne peut témoigner que de l’intensité qui agite ses pensées. Le hors-sens de la scène est dévoilé par le constat selon lequel « l’indécise profondeur de tout cela m’échappe4 ». Néanmoins, la mémoire a conservé de la scène la fixation du regard sur les rayures du tapis, comme de minces traces symboliques susceptibles de chiffrer un peu de ce réel qui fait effraction : « J’ai gardé dans mes yeux les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait.5 »
Il corrèle cet événement à une forme de laisser-tomber, engagé pour lui dans le départ de sa mère. Il évoque l’émergence du sujet, du S1, quand se trouve extrait le regard qui dès lors permet à la pulsion d’animer le corps. Le regard déposé sur l’étoffe (ici le tapis, ou encore la robe de sa mère dans d’autres scènes) augure de la place qu’occupera pour lui l’habillement, l’animation du corps par l’image, la place du décor et l’écriture dont il situe l’émergence dans l’observation des traces laissées par un escargot sur un livre, venant fixer le regard et ces impressions, contribuer à la mise en jeu du S1qui agrafe l’objet et donne sens, pour se faire un ego.
L’écriture sera dès lors travail de nouage, de fixation mais aussi de prise de la vie à l’image, à l’instar de sa devise : « mon mal j’enchante6 ». Elle fut en cela toujours accompagnée par d’autres traitements du regard et de l’image : le théâtre de Peau d’Âne qu’il fabriquait enfant, son musée imaginaire, le déguisement et surtout la décoration de sa maison de Rochefort, œuvrant à sa tentative de soutenir son ego, de se faire un escabeau, là où avait fait défaut sa marque de sujet.



