Posons cette distinction : le goût de vivre est un plaisir, la soif de vivre un élan, un appétit intense et insatiable. Si le goût de vivre consiste à apprécier l’existence, la soif de vivre la transforme en aventure permanente, sans fin. Dès lors, demeurons-nous toujours dans la dimension de la vie ?
Pour y répondre, intéressons-nous à Neal Cassady, figure emblématique de la Beat Generation (mouvement littéraire et culturel américain né à la suite de la seconde guerre mondiale).
Cassady, c’est à la fois une énergie débordante, un goût du voyage et un refus des conventions. Aux côtés de Kerouac, Ginsberg et Burroughs, il participe à l’émergence d’une nouvelle manière d’habiter le monde, contestataire, subversive, frénétique.
Toujours en mouvement, Cassady est épris de rencontres et d’expériences nouvelles. Il inspira le personnage de Dean Moriarty dans Sur la route de Kerouac. « Neal voulait aller toujours plus loin1 » : cette formule, de Jean-François Duval, résume une recherche constante d’intensité. Sa quête ne semble connaître aucune limite. Il consomme la vie et se faisant, la consume, en étant en permanence dans l’excès : prison, sexe, vitesse au volant, consommation de drogues – telles sont toutes les expériences qui rythment son quotidien. Sommes-nous dans la « jouissance de la transgression2 », ou alors, dans une absence totale d’interdit ? Quoi qu’il en soit pour lui, ce qui se revendique comme une affirmation exaltée de la vie, comporte une véritable logique d’autodestruction. Au-delà du principe de plaisir, ce vivant est alors habité par la pulsion de mort.
L’écriture du poète reflète cette tension. Son style, bref, spontané, nerveux, poignant et affranchi des conventions, épouse le mouvement même de sa position subjective. Il écrit : « je n’intellectualise pas et je ne fais qu’obéir à ce qui me gouverne, à savoir l’émotion pure.3 » Ce qui le gouverne, n’est-ce pas plutôt la pulsion ? Chez lui, vivre et écrire procèdent d’un même élan : suivre l’émotion pure (entendons l’idéal d’une jouissance pure), poursuivre l’intensité, ne jamais cesser d’avancer sinon… ce serait la mort. Paradoxe cruel de ce paradigme de la soif de vivre, où, pour se sentir vivant, le sujet doit aller vers la destruction, sans pause, sans arrêt. Cassady mourut à 42 ans.




