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Le coup de foudre de Werther

Dans le roman de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, la rencontre avec Charlotte peut permettre de saisir ce point de surgissement d’un désordre par lequel le sujet se découvre affecté au joint du sentiment de la vie. Werther entre dans la maison et voit Charlotte s’occupant à donner du pain à ses six frères et sœurs. Werther est saisi par ce que Goethe nomme le « spectacle le plus ravissant ». Son « âme tout entière s’attachait à sa figure, à sa voix, à son maintien » 1

Werther aperçoit Charlotte au moment où elle s’occupe des jeunes enfants. Lacan, dans le Séminaire I, lit ce moment comme paradigme du coup de foudre. Il isole que « cette coïncidence de l’objet avec l’image fondamentale pour le héros de Goethe est ce qui déclenche cette espèce d’attachement mortel 2 ». Ce qui l’emporte, ce n’est pas seulement sa beauté, mais Charlotte comme image maternelle.

Le texte de Goethe confirme cette capture. Werther décrit une fixation immédiate : « Comme je dévorais ses yeux noirs pendant cet entretien ! […] comme, perdu dans le sens de ses discours et dans l’émotion qu’ils me causaient, souvent je n’entendais pas les mots qu’elle employait ! 3 »

L’on peut faire l’hypothèse que le coup de foudre chez Werther indexe le sentiment de la vie. Il signale là où le sujet est touché dans ce qui soutient son rapport au monde. La rencontre ne produit pas seulement un affect amoureux ; elle modifie la consistance même de l’existence. Après Charlotte, le monde de Werther s’ordonne autour de ce point fixe qui le conduira au suicide. Le sentiment de la vie se manifeste alors dans son paradoxe : l’intensification du vivant, mais aussi son dérèglement. Il se repère là où un désordre a lieu, au « joint le plus intime » de ce que chaque sujet éprouve en tant que sentiment de la vie. Le coup de foudre qui frappe le jeune Werther est précisément ce joint rendu sensible. 

« Je veux être enterré dans ces habits ; Charlotte, tu les as touchés, sanctifiés […]. Mon âme plane sur le cercueil. Que l’on ne fouille pas mes poches. Ce nœud rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au milieu de tes enfants, […] sera enterré avec moi ; […] Hélas ! Je ne pensais guère que cette route me conduirait ici ! … Sois calme, je t’en prie ; sois calme. Ils sont chargés… Minuit sonne, ainsi soit-il donc ! Charlotte ! Charlotte, adieu ! adieu ! 4 »


  1. Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1976, p. 18 & 20. ↩︎
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 163. ↩︎
  3. Goethe, Les souffrances du jeune Wertherop. cit. ↩︎
  4. Ibid. ↩︎

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