Moscou, 1895. Un trentenaire promis à une carrière universitaire en droit visite une exposition impressionniste. Il se produit alors une rencontre qui le bouleverse jusqu’au plus profond de lui-même. Non pas avec une femme, mais avec le tableau Les Meules de Monet : « Et tout à coup je vis pour la première fois un tableau. [Il] s’introduisait dans la mémoire et la marquait de façon indélébile1». Cette marque, agissant comme une trace libidinale, tel un instant de vie qui s’inscrit dans le corps, réveille un désir impossible à négocier2, poussant ce jeune homme à abandonner le droit pour partir à Munich étudier la peinture.
Remplacer l’objet
Son rapport singulier aux couleurs qui s’impriment en lui débute dès sa troisième année. Il se souvient d’un appartement vidé des meubles, dans le contexte d’un déménagement imprévu, où se trouvait une horloge, absolument seule : « Je me tenais devant elle, moi aussi absolument seul, et je contemplais son cadran blanc, la rose qui y était peinte et la profondeur de son rouge pinceau.3» De cette période subsistent aussi le noir d’une calèche et le jaune sale d’une rivière sous un pont. Ces couleurs deviennent les supports sensibles d’expériences affectives marquantes. Des années plus tard, une seconde rencontre va orienter définitivement son destin artistique. Rentrant chez lui au crépuscule, il aperçoit un tableau mystérieux composé de taches colorées. Pourtant, il le trouve d’une beauté indicible. Il découvre bientôt qu’il s’agit de l’une de ses propres toiles posées sur le côté. Il écrit : « Ce jour-là, il m’est devenu absolument clair que l’objet nuisait à mes tableaux. La profondeur formidable, la plénitude responsable de toutes sortes de questions, s’est présentée à moi. Et la plus importante des questions : par quoi doit être remplacé l’objet rejeté ? »4
Supplément de vie
Bien que les couleurs lui procurent depuis toujours un sentiment de plénitude – il les écoute, les goûte, les touche, les percevant comme des créatures étranges et vivantes5 –, c’est là qu’il décide d’en faire le principe de sa création, celle qui va révolutionner la peinture du XXᵉ siècle. Cette expérience intime, qu’il formalise plus tard sous le nom de nécessité intérieure, marque la naissance véritable de Vassili Kandinsky, pionnier de la peinture abstraite, théoricien de l’art et futur enseignant du Bauhaus. C’est à cette étrangeté de l’association des sens, appelée aujourd’hui synesthésie, que Jacques-Alain Miller fait référence lorsqu’il cherche à définir le sentiment de la vie : « C’est très difficile d’analyser ce terme. Les psychiatres ont essayé […] Ils parlent de synesthésie, de sentiment général du sujet, d’ »être-au-monde »6 ». C’est à partir de sa manière singulière d’être au monde que Kandinsky se construit un escabeau. Artiste autant que théoricien, il cherche toute sa vie à saisir comment l’art peut toucher le vivant. Pour lui, l’artiste est avant tout un animateur qui transmet au spectateur un supplément de vie7.
- Kandinsky V., Les Marches, Lagrasse, Verdier, 2025, p. 21. ↩︎
- Miller J.-A., « En ligne avec Jacques-Alain Miller », La Cause du désir, n°85, octobre 2013, p. 12. ↩︎
- Kandinsky V., Les Marches, op. cit., p. 12. ↩︎
- Medvedkova O., Kandinsky. Corps et âme, Paris, Flammarion, 2025, p. 11. ↩︎
- Kandinsky V., Les Marches, op. cit., p. 39. ↩︎
- Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n°94-95, mars 2016, p. 45. ↩︎
- Cf. Medvedkova O., Kandinsky. Corps et âme, op. cit., p. 121. ↩︎



