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Évidement de soi

Une femme abandonnée peut perdre tout goût de vivre. Déclencher une « haine jalouse1 », serait-il alors une façon de préserver la puissance érotique de ce qui dans une rencontre l’avait, croyait-elle, vivifiée ?

Une débâcle exaltée

Annie Ernaux déplie, dans L’Occupation, la manière dont, précisément, elle se trouve « occupée » par la présence d’une Autre femme : « En de rares moments de répit […] où je pensais à autre chose brusquement l’image de cette femme me traversait »2. Lacan note que « la jalousie, dans son fond représente non pas une rivalité vitale mais une identification mentale3 ». Annie E est obsédée par celle qui lui dérobe un homme dont elle ne veut pourtant plus. Est-ce un paradoxe ? Nullement. Pour échapper à la lourdeur de la conjugalité, elle a d’ailleurs préféré les joies d’une relation sporadique. N’est-ce pas une manière de tout avoir, et l’homme et la « liberté4 » ?

Mais un jour cet homme lui dit qu’il a rencontré une femme avec laquelle il compte s’installer. Les règles changent. Le mot qui vient sous la plume d’Annie E pour dire ce qui lui arrive est celui de « débâcle » : un effondrement inattendu et puissant – « il est dans le lit d’une autre femme »5. Cette Autre, il lui faut la trouver, la frapper, l’insulter et pourquoi pas la tuer. Pendant cette période, elle se sent capable de tout. La quête de l’identité de cette femme frôle l’exaltation. Quelle énergie déploie-t-elle ! Quelle « sauvagerie6 »!

 Une vive jalousie

Annie E finit par trouver quelques-unes des coordonnées de cette femme : son âge, un numéro d’arrondissement, et une université. Les chiffres prennent alors « une étrange matérialité7 », écrit-elle. Dans son « film intérieur8 », plus elle compte moins elle compte, sans aucun doute est-elle la perdante ; « la jalousie sexuelle exige que le sujet sache compter9 », relève Lacan. La « jalouissance10 » l’anime, mais également l’évide, comme on vide un fruit de sa chair.« Cet évidement de soi qu’est la jalousie, qui transforme toute différence avec l’autre en infériorité, ce n’était pas seulement mon corps, mon visage, qui étaient dévalués, mais aussi mes activités, mon être entier11 », précise-t-elle. Un/évide/ment/de/soi : c’est une définition du ravage. Noter cette histoire dans son journal est pour A. Ernaux une manière de « donner une matérialité à cette obsession », non sans craindre « de laisser échapper quelque chose d’essentiel. L’écriture, en somme, conclut-elle, comme une jalousie du réel »12.


[1] Ernaux A., L’Occupation, op. cit., p. 13.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 91. ↩︎
  2. Ernaux A., L’Occupation, Paris, Gallimard, 2022, p. 14 & 20. ↩︎
  3. Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 37. ↩︎
  4. Ernaux A., L’Occupation, op. cit., p. 13. ↩︎
  5. Ibid., p. 13 & 12. ↩︎
  6. Ibid., p. 34. ↩︎
  7. Ibid., p. 16. ↩︎
  8. Ibid., p. 21. ↩︎
  9. Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 20 juin 1962, inédit. ↩︎
  10. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 91. ↩︎
  11. Ernaux A., L’Occupation, op. cit., p. 52. ↩︎
  12. Ibid., p. 42 ↩︎
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