Edvard Munch est affecté dès l’enfance par les décès de sa mère et de sa sœur qui marquent sa vie et son œuvre. Il peint de nombreuses fois sa sœur malade ou sa mère mourante cherchant à exprimer la souffrance et l’angoisse éprouvées alors. « En vérité, dit-il, mon art est […] une tentative de tirer au clair, pour moi-même, mon rapport avec la vie1 ». C’est donc « à partir de l’affect du corps2 » qu’il forge son escabeau.
Un poème de vie
Son projet est d’exposer ses toiles afin que leur ensemble représente La Fresque de la vie, qui serait conçue « comme un poème de vie, d’amour et de mort3 ». Sa première exposition à Berlin en 1892 fait scandale, ses toiles étant jugées bâclées et leur thématique violente. Or, ce qui fait de lui le précurseur de l’expressionnisme ce sont ces thèmes et procédés techniques. Il laisse visible la texture du support, comme le relief du bois non traité ou la trace de ses travaux préparatoires. Il expose ses toiles aux intempéries pour que sa peinture soit marquée. C’est après ce scandale qu’il peint Le Cri en 1893. Il décrit en ces termes son inspiration : « Je longeais le chemin avec deux amis – c’est alors que le soleil se coucha – le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang […] je tremblais encore d’angoisse – et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini4 ». Ce cri, comme le souligne Lacan, « n’a pas besoin d’être émis pour être un cri5 », car le cri de l’être et celui de la nature se conjoignent. Exposé en 1895 à Oslo, ce tableau est mal accueilli et E. Munch traité de fou. Suite à cela, il écrira lui-même au dos de la toile « Ne peut avoir été peint que par un fou ». Cependant, il ne renonce pas à organiser à Berlin en 1902 une nouvelle mouture de La Fresque de la vie, où il présente notamment L’Enfant malade et Le Cri.
Se faire un nom
Si, à la suite de Freud, Lacan a pu reprendre le terme de sublimation, notamment dans le Séminaire VII, il va ensuite lui substituer le terme d’escabeau. Avec le concept d’escabeau, écrit « S.K.beau6 », il se moque du beau et réduit l’art avec lequel le parlêtre se hisse sur la scène du monde à un marchepied. Le marchepied d’E. Munch est ce tableau Le Cri où, de ce qui l’affecte intimement, il tire une œuvre lui permettant de se faire un nom. Il reprend d’ailleurs l’attitude de cet être, mains plaquées sur les oreilles, dans les versions successives de La Mère morte et l’enfant traitant ainsi encore et encore cet événement de son enfance.
- Munch E., cité par U. Bischoff, in Edvard Munch, 1863-1944, Des images de vie et de mort, Köln, Taschen, 2004, p. 42. ↩︎
- Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause freudienne, n°61, octobre 2005, p. 135. ↩︎
- Munch E., cité par U. Bischoff, in Edvard Munch…, op. cit., p. 50. ↩︎
- Ibid., p. 53. ↩︎
- Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 225. ↩︎
- Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565 ; cf. Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause freudienne, n°62, mars 2006, p. 75-83. ↩︎



