Au XXIe siècle, Don Quichotte garde toute sa fraîcheur et sa pertinence. Publié en 1605, ce livre, écrit d’abord pour être lu à haute voix, est une suite d’aventures qui a fait de cette œuvre le premier roman de la modernité.
Un pauvre gentilhomme d’un village inconnu, décide de devenir chevalier errant et de prendre le nom de Don Quichotte de la Manche. Il sera chevalier errant ou ne sera pas.
Il impose alors à ses proches d’abandonner leur nom de naissance pour être à la hauteur de son nouveau statut – Aldonza Lorenzo devient Dulcinea del Toboso, son cheval, Rossinante, quant à Sancho Panza, il est cet autre nécessaire qui garde son nom, véritable partenaire-symptôme qui permet à Don Quichotte d’échapper à la solitude.
L’importance du nom est centrale dans le roman. Cervantès le dit ainsi : « Il crut bon et nécessaire, tant pour l’éclat de sa propre renommée que pour le service de sa patrie, de se faire chevalier errant, […] s’exposant aux hasards et aux dangers dont il sortirait vainqueur et où il gagnerait une gloire éternelle.[1] »
Par ce nom qu’il se choisit, il condense en un énoncé la valeur chevaleresque et un lieu d’appartenance qui donne consistance à son être. « [I]l décida […] de s’appeler Don Quichotte de la Manche, s’imaginant qu’il désignait ainsi clairement ses origines, tout en les honorant[2] ». Il se hisse sur cet escabeau pour « pour se faire beau[3] ». Comme l’écrit Jacques-Alain Miller : « Cela traduit de façon imagée la sublimation freudienne, mais au croisement avec le narcissisme.[4] » Don Quichotte s’appuie sur les idéaux qui sont les valeurs morales du chevalier errant. Cet escabeau bouleverse sa vie en l’inscrivant du côté du vivant. Ce sentiment de la vie « repose sur un acte : dire oui[5] ». Dire oui à la surprise, dire oui aux rencontres, mais cela ne peut être infini. Une défaite vient bousculer son élan vital et le conduire vers « le chiffre de sa destinée mortelle […]. Tu es cela[6] ».
Lire Cervantès avec Joyce
Lacan, dans « Joyce le Symptôme », fait de l’écriture une nécessité afin que le nœud borroméen ne lâche pas. Si l’écriture est pour Joyce un soutien de l’ego, elle est pour Cervantès un traitement du réel à partir du nom.
Cervantès a souvent égaré le lecteur en mettant en doute la paternité de son œuvre, alors que Joyce n’existe que par l’écriture et par son nom. À l’incertitude cervantine répondent les certitudes joyciennes. Quand Joyce use de son art pour soutenir son nom au champ de l’Autre, Cervantès offre au héros la liberté de sa nomination pour inscrire son désir au-delà de la filiation.
L’escabeau renversé
Dans ce conte exemplaire, au moment de sa mort, Don Quichotte opère un remaniement subjectif inattendu qui lui permet d’aller au-delà du symptôme et d’être pacifié dans son rapport à l’Autre. Déshabillé des parures imaginaires de Don Quichotte, l’escabeau renversé, il peut s’inscrire dans le monde sous son nom de baptême : Alonso Quichano. De ce nom propre, et après la traversée du roman et la constitution de son sinthome qui est « sa singularité absolue », il peut accepter la mort pour qu’advienne Alonso Quichano le bon.
[1] de Cervantes M., L’Ingénieux hidalgo, Don Quichotte de la Manche, t. I, Paris, Seuil, 1997, p. 57.
[2] Ibid., p. 59.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », in Le Réel mis à jour, au XXIe siècle, Paris, Huysmans, 2014, p. 313-314.
[4] Ibid., p. 314.
[5] Roy D., « Argument des J56 », paru le sur le Blog des J56, disponible en ligne.
[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 25 mars 1987, inédit.




