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Le sentiment de la vie par Edward Hopper

Par la rencontre avec le regard, le plus intime du sentiment de la vie attrape les corps parlants face à un tableau, où l’image laisse place à la tache : « Là où le sujet sort de sa contemplation, pour se laisser réveiller par ses désordres intimes1 », précise Aurélie Charpentier-Libert en posant la question de ce qui fait rencontre entre le sujet et l’image, avant même que le sens s’en détache.

Une lumière qui isole

Pensons aux tableaux d’Edward Hopper, dont la rétrospective2 au Grand Palais en 2012-2013 m’a marquée durablement. Le sentiment de la vie est une clef de lecture venant nommer le désordre renvoyé par ses représentations de la solitude, le désenchantement, l’ennui, les lieux désertés, etc.
Une personne seule à la fenêtre d’un immeuble ou face à une fenêtre, assise ou couchée. Des chaises vides, dans une cafeteria, un théâtre, un cinéma. Des figures pensives, rêveuses, esseulées, contemplatives. Autant de sujets évoquant le sentiment de la vie, et pour lesquels le traitement de la lumière, propre à l’œuvre d’E. Hopper, met en évidence, en tant que « moyen visible par lequel un objet ou une personne s’isole à la fois des autres objets et des autres personnes, et même de l’univers – c’est-à-dire du sentiment d’union avec le reste du monde3 ».

Du sentiment de la vie et du sens de la vie

Des années plus tard, un autre spécialiste de la lumière, Wim Wenders, dans un texte publié dans le catalogue de l’exposition, parle de tableaux qui « montrent le calme qui précède la tempête ou parfois le décor abandonné après la confrontation dramatique4 ».
Nous pourrions interpréter cette indication à partir de ce que Lacan isole, dans sa « Conférence à Louvain », comme relevant du sens de la vie. S’interrogeant sur ce point, il souligne que c’est d’exposer sa vie, de la risquer, qu’elle prend sens chez l’être parlant. De pouvoir la jouer, dit-il, car « hors du risque de la vie, il n’y a rien qui, à ladite vie, donne un sens5 ».
« Le calme qui précède la tempête » ou « le décor abandonné après la confrontation dramatique » sont des manières de dire, de cerner l’avant ou l’après de ce qui, du réel, peut venir jouer du sens de la vie, en la bouleversant, venant toucher au plus intime du sentiment de la vie. Hors champ, ce réel ne se voit pas dans les tableaux. De ce fait, c’est précisément ce qui nous regarde et permet de saisir que le tableau de l’existence humaine, sous le signe du sentiment de la vie, ne peut que se soutenir de la tache.


1 Charpentier-Libert A., « Images du monde flottant », blog des 56e journées de l’ECF, 19 mai 2026, publication en ligne (journees.causefreudienne.org).
2 Exposition Edward Hopper au Grand Palais, Paris, du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013.
3 Tyler P., « Edward Hopper, l’isolement par la lumière », in collectif, Hopper. Catalogue de l’exposition, Paris, RMN-Grand Palais, 2012, p. 266.
4 Wenders W., « La tache au soleil se déplace », in collectif, Hopper. Catalogue de l’expositionop. cit., p. 304.
5 Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 14.

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