Dormir est une aspiration profonde du parlêtre. C’est une fonction corporelle, et Freud en fait l’un des désirs les plus puissants. Nous ne pouvons soutenir notre rapport au monde sans interruptions. Dormir est une nécessité qui consiste à « suspendre […] le semblant, la vérité, la jouissance, et le plus-de-jouir1 » et à ne plus être dérangé par le monde extérieur. Le désir de dormir correspond donc à une action physiologique inhibitrice vitale, c’est une modalité du désir de vivre.
Variétés de l’insomnie
L’insomnie épuise, c’est une torture psychique et somatique. L’insomniaque n’est pas un noctambule. Ce dernier profite de l’insomnie. Il s’en amuse, déambule, aspire aux joies de la nuit. Quant à l’insomnie passagère, elle peut être bénéfique pour rattraper un travail en retard ou propice à la réflexion. L’insomnie ponctuelle résulte parfois d’un moment d’angoisse ou d’un désir demeuré en suspens, tels ces personnages balzaciens hantés par l’idée fixe de l’enrichissement et qui ne cessent de penser la nuit aux moyens d’augmenter leur fortune2.
L’insomniaque, sujet sans espoir
A contrario, l’insomniaque subit l’insomnie, il en guette les signes annonciateurs. Et l’insomnie surviendra bel et bien malgré l’épuisement physique recherché au cours de la journée. Lorsque le signifiant et le sens n’ont pas suffisamment prise sur la vie, dormir est impossible. Trop réelle, la vie maintient en éveil. L’absurdité de la vie apparaît alors dans sa dimension la plus nette. Le sujet a sommeil, mais ne dort pas. Le silence de la nuit pèse. Le sujet est seul face au vide existentiel ou à l’excitation vitale/létale. Dans les cas extrêmes, comme l’enseigne Pessoa, le sujet cesse d’avoir sommeil et tout espoir de dormir disparaît : « Même dans la mort je n’ai aucun espoir de dormir.3 » Le sujet subit la nuit les affres de ses pensées accablantes.
Plaisir de rêver
Confronté à l’indécidable, l’insomniaque s’accuse pendant que l’humanité dort. Au petit matin, seule demeure chez lui « l’envie d’avoir dormi4 ». Dormir implique la « pulsion de sommeil5 » présente dès l’enfance. Tant que « le sommeil reste à l’abri de la jouissance6 », son registre est celui du principe de plaisir et de la satisfaction. Dans l’obscurité réconfortante, on s’abandonne alors au repos du sommeil, au plaisir de rêver l’espace d’un instant.
1 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 217.
2 Cf. Burston E., « Balzac, archéologue du sommeil », Romantisme, n°201, septembre 2023, p. 122.
3 Pessoa F., « Insomnie », Œuvres poétiques, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 2023, p. 402.
4 Pessoa F., Le Livre de l’intranquilité, Paris, Christian Bourgois, 2026, p. 32.
5 Freud S., Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, 2001, p. 30.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 20 novembre 1973, inédit.




