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L’anorthogra-vie

Que peut-on apprendre sur le sentiment de la vie par Samuel Beckett, celui qui a pu témoigner, à plusieurs reprises, se sentir plus mort que vivant ? Le thème de la mort traverse sa pensée, sa recherche mais aussi son écriture. Il indique dans une lettre adressée à son ami, le peintre Bram van Velde, la façon dont il la conçoit en reprenant cette phrase de Pierre Schneider : « La vie […] est une faute d’orthographe dans le texte de la mort 1 ». Comment la comprendre ?


La vie comme faute d’orthographe
Si la mort comme trame de fond, se situe du côté de l’éternité, la vie, quant à elle, est erratique, ponctuelle et imprévue. Elle est le fruit d’un trébuchement sur la lettre du signifiant. Elle respecte la syntaxe subjective, répond à la structure du texte tout en résistant à son destin orthographique. De l’ordre de l’« anorthographie 2 », elle s’inscrit à contre-courant de la trame signifiante portée par le roulis du sens mortel.
La vie est ainsi la coquille qui s’est glissée dans le texte, montrant que même s’il est écrit d’avance, il peut toujours en surgir quelque chose d’inédit.


L’envers du ratage
Sans le texte de la mort, la vie ne pourrait pas surgir. Les deux sont indissociables et constituent la même face de la bande moebienne. Seule une certaine coupure peut laisser entrevoir un endroit et un envers. Par le trébuchement, la vie peut s’arracher à la part mortifiante de la chaîne signifiante, permettant d’ouvrir l’espace de son envers, à savoir l’Autre scène qu’est l’inconscient. Il s’agit d’un lieu, étrangement familier, unheimlich, à la fois extérieur et intérieur qui suppose un franchissement produit par ce qui force l’inscription du texte.
L’inconscient est ce ratage qui parvient à ouvrir une place sans nom 3 , sans inscription déjà écrite, tout en respectant la grammaire du sujet, lui restituant par là même le vivant de son propre texte.


L’écriture suspendue
Le travail d’écriture de Beckett s’inscrit dans ce ratage permanent dans lequel il s’enserre toujours un peu plus, comme en témoigne cette litanie issue de Cap au pire : « Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. 4  »
Beckett en fait ainsi un cap pour son écriture, Lacan, quant à lui, y laisse l’espace des trois petits points, …ou pire, indiquant par là que même si la partie mortelle est déjà jouée, c’est dans la suspension même, dans ce qui reste toujours à s’écrire, par l’anorthogra-vie, que s’éprouve le sentiment de la vie.

  1. Schneider P., cité par S. Beckett dans sa correspondance. Cf. Objet Beckett (ouvrage collectif réalisé à l’occasion de l’exposition Samuel Beckett au Centre Pompidou), Paris, éditions du Centre Pompidou-IMEC, 2007, p. 84. ↩︎
  2. Lacan J., « Postface », Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 252. ↩︎
  3. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2025, p. 72 : « un jour il arrive que, sans savoir pourquoi, vous franchissez, invisible à vous-même, je ne sais quelle limite, et vous tombez sur une place où vous n’aviez jamais été […] et que pourtant vous reconnaissez comme étant celle-là, de place, […] qui n’a pas de nom [et] qui est […] l’Autre scène ». ↩︎
  4. Beckett S., Cap au pire, Paris, Minuit, 1991, p. 8-9. ↩︎

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