AccueilHÉROÏNES et HÉROSŒdipe, héros tragique du désir de savoir

Œdipe, héros tragique du désir de savoir

Dans Œdipe Roi, rien ne détourne Œdipe, roi de Thèbes, de l’enquête qu’il mène pour trouver l’identité du meurtrier de Laïos. C’est ainsi qu’il sauve la cité ravagée par la peste de la malédiction. Il est le « héros du désir de savoir 1 », car c’est bien ce désir qui engendre le drame. Malgré les mises en garde de Tirésias, il découvre donc qu’il est lui-même celui qu’il cherche. À son insu, il a agi selon l’oracle qui le destinait à tuer son père et à épouser sa mère Jocaste. Le voile se lève. « L’écran crevé », Œdipe en a vu trop, il se crève les yeux.


Du désêtre au voile
Si Freud fait de cette tragédie le mythe fondateur de la psychanalyse, Lacan porte une attention particulière à Œdipe à Colone. Œdipe n’est plus ici celui qui cherche à savoir. Le vieillard aveugle errant, guidé par sa fille et sœur, Antigone, marche vers le lieu de sa mort. Surgit alors, pour lui, cette question : « Est-ce que c’est parce que je ne suis plus rien que je deviens un homme ? 2  » Elle témoigne d’un point de bascule : quand vacillent les semblants et se défont les identifications, un nouveau rapport à la vie peut advenir. La parole d’Œdipe ne procède plus d’un savoir maîtrisé, mais d’un rapport inédit à ce qui, du réel, marque son corps et oriente sa vie. Celui qui n’est plus rien termine ici son analyse, dit Lacan – une fin d’analyse version désêtre.
Le sentiment de la vie est l’expérience subjective d’éprouver son existence. Après avoir traversé l’insupportable, Œdipe n’habite plus sa vie de la même façon, sa présence au monde est transformée. Marchant vers le seuil du gouffre, « sans être guidé par personne, nous servant de guide à nous-mêmes », dit le Messager, il se dépouille des derniers lambeaux qui le couvrent. La scène ultime ne montre pas sa mort, elle la voile. Au moment même où son destin trouve son accomplissement, quelque chose demeure soustrait au regard comme au récit. Ce reste n’est pas un défaut du tragique, il en est le cœur : le tragique au-delà de la tragédie.


De l’impossible, faire consistance
Le réel ne se livre ni à la représentation ni au savoir. Ce qui fait événement est précisément ce qui échappe au signifiant. De ce point d’impossible, une existence trouve sa plus singulière consistance. L’énigme change de statut. Elle ne demande plus à être résolue. Elle indique qu’une vie tient dans la manière singulière dont chacun s’oriente à partir de ce qui, en elle, demeure irréductiblement hors sens et hors savoir. Reste à savoir y faire avec ce qui de la vie est insupportable.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 399. ↩︎
  2. Sophocle, Œdipe à Colone, trad. Rochefort & de la Porte du Theil, revu par Brévannes, 1906, disponible sur internet. ↩︎

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